LES ENFANTS DE DOM JUAN

Palmina Di Meo - Jardin Publik 02/05/2018

Le donjuanisme comme prétexte à une leçon de tolérance dans une version interculturelle.

Voilà le défi qu’ont relevé avec art et savoir-faire Sam Touzani et Gennaro Pitisci.

Car c’est un spectacle à surprises que le Brocoli théâtre réserve au public très mélangé de l’Espace Magh.

Le concierge d’un petit théâtre de quartier découvre que le prétendu metteur en scène qui va monter Dom Juan et gâcher ses vacances par la même occasion ne serait autre que son demi-frère venu revendiquer sa filiation et le port du nom arabe de leur ascendant commun.

Oui… Sauf que, l’un est un pur Marocain dans l’apparence et dans le mode de vie, alors que l’autre n’a pas tout à fait la même couleur… Que peuvent-ils attendre de cette confrontation ?

 

Sur le ton de la farce, la pièce amène le public à la question de la tolérance et frappe dans un lieu de conflit par excellence : celui de la famille, sans compter le jugement de la communauté et de la société qui imposent des lois. Le tour de génie des deux auteurs est de revisiter le mythe de Don Juan par une réécriture du point de vue des descendants d’un libertin brutalement mis face à une parenté qui au premier abord risque de les encombrer plus que de les séduire. Quoique…

La trame pose alors indirectement la question des origines communes de l’homme et de la fraternité et du partage, tels que nous les enseignent les religions. Jusqu’où l’autre est-il admis à pénétrer notre espace ?

Que peut-il m’apporter et que risque-t-il de détruire ou de déséquilibrer ?

Les découvertes génétiques récentes prouvent que nous sommes le résultat de croisements multiples, cela nous rendra-t-il plus ouverts les uns envers les autres ?

 

Et si la rencontre passe nécessairement par la séduction de quelque nature qu’elle soit, elle sera guidée par la connaissance de l’autre. Comment ouvrir la brèche ? L’audace de Dom Juan n’est sans doute plus à blâmer.

Ben Hamidou et Sam Touzani campent avec enthousiasme les personnages de ce duo insolite qui réussiront à s’apprivoiser par le truchement d’une supercherie comme nous en réserve cette comédie à tiroirs.

"Fils de" et frères cachés

Suzanne Vanina - Rue du Théâtre 30/04/2018

À l'assaut des crédos communautaires, cette comédie souriante se moque des à priori et des barrières.

Le décor, réaliste, pourrait suggérer au spectateur qu'on lui a dévoilé la loge-local de répétitions du théâtre où il se trouve. Il est exact quand même que le lieu où se joue la pièce y est décrit à son image : un théâtre ouvert à tous, dans un quartier populaire et qui ose les spectacles offrant matière à débats.

Ce théâtre est "fictionnel" (une toute petite partie ne sera visible que vue des coulisses) et la pièce est due aux talents conjugués de Sam Touzani et Gennaro Pitisci, ce dernier assurant une mise en scène souple et enlevée.

Un artiste en résidence a le projet d'un spectacle titré "Réapprenons à vivre ensemble". Cet "artiste nomade nommé Pierre est un comédien bien connu : Sam Touzani, de même que son partenaire: Ben Hamidou, qui est Nordine, concierge plutôt conservateur.

Ce duo de comédiens charismatiques s'affronte sur un sujet qui aurait pu être douloureux: la recherche de ses racines. C'est la véritable motivation de Pierre : aller à la rencontre de son frère Nordine jusqu'alors inconnu. Pour cela, il utilisera le prétexte d'un spectacle destiné aux habitants du quartier, autour de la figure mythique de Dom Juan, ce mécréant, athée, libertin, sans respect pour les femmes.

Pourquoi ? Parce qu'il sait que leur père commun a aussi séduit-et-abandonné leurs mères respectives. Il veut l'apprendre à Nordine en lui proposant la recherche de ses origines, une recherche d'ADN sous forme d'un test génétique simple que la science a rendu possible (les résultats démontrent que nous sommes plus proches les uns des autres que nous ne le pensons).

Ce sera l'occasion de voir s'affronter également des conceptions de la vie divergentes; il y aura une évolution des personnages, un changement des mentalités surtout chez Nordine et un "happy end" assez inattendu...

Pierre ne dévoilera pas tout de suite ses intentions véritables, se heurtant d'abord à un Nordine plus que déçu parce que, en ce torride mois de juillet, il devra se passer du traditionnel "retour au bled" de toute sa famille. Il est soumis non seulement à l'accueil de l'artiste mais à un ordre de son directeur bruxellois (qui communique par interphone), celui de devoir réparer des dégâts apportés aux statues classiques ornant le hall du théâtre.

Un licenciement menace... On apprendra plus tard qui en est le véritable coupable mais pour le moment, Nordine, frustré, n'est vraiment pas d'humeur à accueillir un mois durant cet artiste désinvolte qu'il juge complètement farfelu, à l'exact opposé de lui, si respectueux des habitudes et conventions héritées de sa communauté. 

Pourquoi un Pierre et un Nordine ne pourrait-ils ...fraterniser ?

Depuis "Gembloux, à la recherche de l'armée oubliée" - spectacle important qui n'a pas arrêté de tourner (de 2003 à 2012!) et cela bien avant le film "Indigènes"- sur lequel ils se sont rencontrés, leurs opinions personnelles n'ont pas empêché une amitié profonde de se développer.

Ce spectacle imaginé-rêvé dès 2005, est aussi le reflet de cette belle relation.

Dans ses spectacles - souvent des "seuls en scène"- Sam Touzani n'a jamais cessé de mettre en pratique des devises célèbres comme entre autres, celle de la France: "Liberté, égalité, fraternité" que du reste, il avait adaptée en "Liberté, égalité, sexualité"... de même que Ben Hamidou avait plutôt choisi de, par exemple, rendre hommage à sa grand-mère avec son "Sainte Fatima de Molem", l'humour étant un de leurs points de rencontre...

Cette dernière production, drôle et enlevée, propose de sensibiliser le public le plus large (dont en premier lieu des adolescents) à la nécessité d'ouvrir les esprits (dont l'esprit critique !), de répéter sans cesse la nécessité d'un "vivre ensemble" harmonieux, de susciter des rencontres généralement prévues après chaque représentation.

Pour ce spectacle créé à Molenbeek-Saint-Jean en 2016, les réactions pas toujours positives n'ont pas manqué car le Brocoli Théâtre n'évite pas, au contraire, "les sujets qui fâchent" (encore hélas) mais l'humour n'est-il pas "la propreté morale et quotidienne de l'esprit"? (J.Renard).   

« LES ENFANTS DE DOM JUAN », UN DUO IRRÉSISTIBLE !​

Julia Garlito Y Romo - Le Bruitduoff Tribune 30/04/2018

CRITIQUE. « Les enfants de Dom Juan » de Gennaro Pitisci et Sam Touzani ; Mise en scène de Gennaro Pitisci ; collaboration artistique: Ben Hamidou et Nacer Nafti ; Jeu : Ben Hamidou et Sam Touzani. 

La scène : un théâtre, ou plutôt, dans une pièce à l’arrière, aménagée d’un sofa, une table et deux chaises. Nordine (Ben Hamidou) en est le concierge depuis une vingtaine d’années. Il entre chargé d’un sac alors que la radio annonce les récents évènements provoqués par un attentat terroriste. Lassé et irrité, Nordine essaie de l’éteindre lorsque la voix du directeur du théâtre de quartier s’adresse à lui à travers l’interphone. Avec son accent bruxellois, il annonce au pauvre homme qu’il va être privé de vacances, décision du conseil, pour cause de dégâts, (dont il est supposé être l’auteur) et qu’il est, non seulement, chargé de réparer durant le mois des congés d’été, mais il devra, en plus, s’occuper d’un artiste qui logera au théâtre durant toute cette période. Choqué et surpris, Nordine essaie de négocier et supplie de le laisser partir au pays pour les congés -tradition incontournable- plus par crainte des réactions de son épouse Zora, que de renoncer au voyage. Ce n’est que le début, et le public rit déjà de bon coeur.

Le ton est donné.

L’artiste en question, c’est Pierre (Sam Touzani). Il entre en scène avec un dynamisme joyeux et optimiste ce qui a le don d’irriter le concierge obligé de s’occuper de lui. Engagé dans le cadre d’un projet

« Réapprenons à vivre ensemble », Pierre doit préparer un spectacle pour les habitants du quartier racontant l’histoire de Dom Juan, le terrible séducteur, athée, rebelle et sans scrupules.

Le célèbre personnage n’est pas choisi au hasard : Nordine n’est pas au bout de ses surprises (et le public non plus d’ailleurs). Pierre va l’aider, mais en échange de quoi et pourquoi ? À découvrir.

Une comédie jubilatoire qui traite de sujets graves sans jugement : la religion, l’homosexualité, les relations homme/femme, l’infidélité, les traditions, l’intégration, les mentalités, la politique, l’athéisme, l’amour, la fraternité.

Une surprenante mise en scène du belge Gennaro Pitisci, également auteur, scénographe et éclairagiste. Formé à l’Institut National des Arts du Spectacle, il collabore dès 1985 avec plusieurs théâtres pour adultes et des compagnies spécialisées dans le secteur jeune public.

Metteur en scène permanent au Brocoli Theâtre, il crée de nombreux concepts d’animation au sein des écoles, entre autres. Il met en scène Sainte Fatima de Molem, co-écrit avec Ben Hamidou, ou encore 

La Civilisation, ma Mère ! Gennaro est un artiste contemporain qui mérite certainement le détour, on ne demande qu’à le suivre !

Collaborateur artistique : Nacer Nafti, artiste de théâtre contemporain, directeur de l’asbl Tremplins, également co-auteur de « Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée », pour ne citer que cela.

Deux excellents comédiens, complices, qui n’en sont pas à leur première collaboration (« Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée" (2004 au KVS, par le Brocoli Theâtre, mise en scène Gennaro Pitisci et co-écrit par Ben Hamidou et Nacer Nafti):

Sam Touzani, aux multiples casquettes, tour à tour comédien, danseur-chorégraphe, auteur et metteur en scène. Membre fondateur de l’Espace Magh. Un touche-à-tout, rebelle lucide et engagé.

Optimiste, il a de l’énergie et des idées à revendre. Sur les planches depuis l’âge de douze ans, il n’a pas fini de nous étonner. Créatif à souhait, humaniste, athée, républicain et « loin d’avoir la langue dans sa poche », Touzani fera l’objet (notamment à travers les réactions de belges d’origine marocaine, mais pas seulement) de nombreuses critiques, de boycott, de menaces et même d’agression à la sortie de ses spectacles pour ses idées, sa liberté d’expression, son audace : « Pour moi, l’humour est un magnifique moyen de lutter contre la bêtise humaine » dit-il.

Extrêmement sympathique et sociable, ouvert à souhait, Sam ose, tant sur scène que dans les médias: il parle, il exprime ce qu’il pense et il a bien raison !

Ben Hamidou, originaire d’Algérie, également auteur, directeur de projets joués dans plusieurs pièces au Brocoli Théâtre (voir ci-dessus) ; responsable de l’asbl SMONERS à Molenbeek (Centre de médiation culturelle notamment avec les jeunes du quartier), entre autres projets tout aussi intéressants les uns que les autres. Pour ce spectacle, le respecté Ben Hamidou ose monter sur scène, après une réflexion longue de dix ans. Il passe au-dessus des critiques qui comme pour Sam, l’ont éclaboussé. Lorsqu’il n’est pas sur la scène (souvenez-vous , le BDO a suivi « Printemps Noir » au théâtre des Martyrs), on retrouve Ben au cinéma : dans les « Barons » de Nabil Ben Yadir ou l’inspecteur Ben Hamidou dans le film des Frères Dardenne. Talentueux, intelligent, Ben n’a pas fini de nous surprendre.

Excellent texte. Rafraîchissant, divertissant, tendre, émouvant, mais surtout une réalité : « Les enfant de Dom Juan »: « Une comédie, pour dire sur scène ce qui dans la vraie vie, pourrait créer une bagarre » peut-on lire. Pour le dire, ça ils le disent, mais de manière agréablement surprenante, intelligente, pleine d’humour et d’autodérision ; et surtout, avec l’art d’ouvrir les consciences vers une nécessité du vivre ensemble en toute amitié, sans préjugés, sans « enfoncer le clou ».

Pour que l’ADN ne soit plus uniquement une question génétique qui nous révèle nos origines, mais également un mécanisme automatique de la pensée qui aime et accepte que nous sommes toutes et tous égaux quelque soit nos différences, tout simplement :

« Les enfants de Dom Juan » : j’y vais, j’y cours !

Tuer le père - Les enfants de Dom Juan 

Titiane Barthel - Demandez le programme 26/04/2018

 

Après plusieurs années de travail, d’abandon, de retour au projet, le Brocoli Théâtre présente son dernier spectacle,

Les enfants de Dom Juan, mis en scène par Gennaro Pitisci avec Ben Hamidou et Sam Touzani, qui a co-écrit avec le metteur en scène un texte simple et riche en questionnements actuels, au rythme moliéresque, pour le plus grand plaisir du public. Le mélange entre humour, méta-théâtralité et conscience grave d’un changement à opérer aujourd’hui est parfaitement dosé.

 

Dans la salle de spectacle de l’espace Magh, le rideau se lève sur la salle de répétition d’un théâtre dont la salle de spectacle se trouverait derrières les portes qu’on aperçoit en fond de scène. On voit y apparaître l’esprit des lieux, le concierge Nordine, prêt à partir en vacances pour « rentrer au bled ».

Cependant, rien ne va se passer comme prévu, puisque pour une raison qui ne nous est révélée qu’au fur et à mesure du spectacle, celui-ci subit un chantage de la part du directeur du théâtre, celui de renoncer à ses vacances s’il veut éviter qu’on dépose une plainte contre lui.

Cerise sur le gâteau, Pierre, un artiste en résidence, pure incarnation du comédien bourgeoisie-bohème arrive pour s’installer au théâtre et y passer l’été, au plus grand désespoir de Nordine. Le comique naît de cette situation de huis clos où les deux personnages, diamétralement opposés, l’un belge mais lié au Maroc et empreint de convictions conservatrices, l’autre homosexuel, libéré et donneur de leçons s’éprouvent l’un l’autre et finissent par travailler ensemble à la réalisation d’un spectacle.

Mais le spectateur est pris de court au fur et à mesure par les multiples sous-couches de cette comédie. Progressivement, on comprend que Pierre est venu car Nordine est son demi-frère, et qu’il est le fruit des aventures domjuanesques du père de Nordine.

On comprend aussi que les dégâts causés par Nordine dont l’accuse le directeur au début du spectacle consistent en la castration des statues de style antique du théâtre, en réalité opérée par son fils, par dégoût d’un milieu religieux et conservateur par lequel il est opprimé pour avoir osé dire sa pensée.

 

Au sein de cette situation comique s’instaure une situation douce-amère sur le statut de l’immigration en Belgique, la manière de se situer à l’intérieur du pays, et la façon dont le théâtre peut s’en emparer. Ce thème semble peser de plus en plus lourd dans le théâtre belge : lors d’une journée d’études au Théâtre des Martyrs pour Bruxelles Printemps Noir, on a vu un certain nombre d’artistes, journalistes et écrivains issus de l’immigration évoquer un sentiment déstabilisant, celui de réaliser que les terroristes de l’attentat de Maelbeek ont eu la même adolescence et les mêmes conditions de vie qu’eux, à Molenbeek, et amenant à se questionner sur les changements à apporter au vivre-ensemble pour que de tels actes ne puissent pas se reproduire.

Cette question délicate, Les Enfants de Dom Juan l’aborde d’une manière à la fois subtile et simple en surprenant en permanence le spectateur. La figure de Dom Juan, convoquée dès le titre, semble d’abord être mise en valeur par le personnage de Pierre, qui incarnerait cette liberté athée, mais elle est finalement détournée vers la figure d’un père indigne et menteur. La fraternité qui unit les deux personnages n’est finalement pas tant biologique qu’humaine, entre ces deux êtres que tout oppose mais qui s’unissent dans la volonté de faire entendre leurs voix et de tuer un père représentatif d’un milieu et d’une société. L’une de ces voix est celle d’un père confronté à un milieu conservateur qui empêche toute prise de parole, les fameux « Compatriotes de l’ombre » dont un envoyé apparaît à la fin du spectacle pour dissuader Nordine de parler, et qui ont puni son fils d’avoir osé penser librement ; l’autre est celle d’un artiste habité par le besoin de parler de l’attentat sans être récupéré par un appareil d’Etat qui voudrait « détraumatiser » artificiellement la population.

 

Le théâtre est l’ultime échappatoire, l’endroit d’une rencontre possible avec le public et d’une prise de parole à échelle humaine. Ce spectacle renoue avec la racine même de l’écriture moliéresque, celle de la farce populaire.

L’écriture même du spectacle est pensée de manière très judicieuse par rapport à la dramaturgie de Molière : le « catastrophe » de Nordine résonne comme un écho du « Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère ? » de Géronte dans Les Fourberies de Scapin, et on entend derrière les grandes leçons de Pierre la voix de Dom Juan, s’adressant à Sganarelle.

Le Commandeur est à la fois convoqué par l’apparition d’une statue castrée et celle de l’envoyé des Compatriotes de l’ombre. Et quoi de plus moliéresque que les retrouvailles de fratries cachées ?

Une certaine inquiétante étrangeté plane, constamment contrebalancée par la farce, pour un spectacle où seul prime, pour les acteurs comme pour les spectateurs, le bonheur et la puissance d’être au théâtre.

 

 

 

 

Dialogue subversif entre Sam Touzani et Ben Hamidou

CRITIQUE LAURENCE BERTELS - La Libre Belgique 08/11/2017 

"Les Enfants de Dom Juan" emporte au-delà des différences. Pour la fraternité. 

Par l’art vivant, loin des grands discours mais proche du cœur et de l’intelligence, le message du vivre ensemble finira par passer. Voilà ce qu’espère depuis des années le Brocoli Théâtre qui s’adresse, entre autres, aux adolescents.

Pas pour les divertir mais les aider à ressentir et réfléchir.

Chacune de leurs représentations est suivie d’une rencontre animée, ici, par Ben Hamidou, Sam Touzani et le metteur en scène Gennaro Pitisci. Grâce aux soutiens, notamment, de la Cocof et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, "Les Enfants de Dom Juan" peut être vu gratuitement par les écoles et milieux associatifs. Créé l’an dernier à La Maison des cultures et de la cohésion sociale de Molenbeek, non sans difficultés, toutes les affiches ayant été arrachées, le spectacle se joue cette semaine au 140.

Du vécu

En ce début d’après-midi de novembre, les adolescents arrivent agités. Au dehors, le soleil brille. Comme les yeux de Jo Dekmine, le regretté fondateur du Théâtre 140, dont une émouvante photo accueille le spectateur, comme en son temps, sa célèbre crinière blanche. Il nous regarde heureux d’apercevoir la jeunesse vibrer en ces lieux.

Sur la scène nous attend Nordine, l’authentique Ben Hamidou, le concierge du théâtre, Sganarelle, en quelque sorte, la voix du peuple. L’accent de Nordine ne trompe pas sur ses origines, un conservateur, amoureux des traditions, venu de Tanger. Pas plus que celui du directeur bruxellois qui ne s’adresse à lui qu’à travers l’interphone et lui interdit de partir en vacances - ô sacrilège - avec sa famille pour réparer les dégâts. Quels dégâts ? On ne le saura que plus tard.

Nordine se trouve dans une situation inconfortable, tiraillé entre sa tigresse de femme et le courroux de son patron. Mais aussi confronté à la mentalité bien différente de cet acteur en résidence, Pierre, affranchi des diktats, un Sam Touzani, fervent défenseur de la laïcité, parti de Molenbeek depuis longtemps, volontiers provocateur, toujours aussi charismatique. Il déboule avec la présence qui le caractérise, pour une durée d’un mois afin de répéter Dom Juan, ce mécréant, cet athée jeté aux enfers qu’il vaut mieux ne pas épouser dans la vie mais qui mérite d’être fréquenté au théâtre.

L’intérêt des "Enfants de Dom Juan" réside moins, on l’aura deviné, dans l’intrigue, que dans l’échange des deux hommes inspiré de leur vécu. Et même si l’on n’évite pas les bons sentiments, la pièce, humoristique, tendre, rythmée et volontiers subversive, pose, entre le haram et le halal, les questions qui fâchent, convainc de la nécessité de la fraternité et atteint sa cible, cette salle qui n’a pas bronché. Malgré un appel à la prière par GSM alors que le spectacle atteignait son paroxysme.

Sainte Fatima de Molem - Ben Hamidou - (Théâtre VARIA)

Roger Simons - Les Feux de la Rampe

Amis de l'émission/blog "Les Feux de la Rampe",bienvenue à Vous.

Je vous présente un magnifique spectacle dans lequel Ben Hamidou se raconte avec amour et sincérité.

SYNOPSIS

"Sainte Fatima de Molem" est un spectacle autobiographique qui nous emmène du présent – avec un père divorcé qui tente tant bien que mal de coucher ses enfants un soir où il en a la garde – au passé, depuis les quartiers populaires de Molenbeek.

Seul en scène, Ben Hamidou nous raconte son enfance passée à Molenbeek après que sa famille ait débarqué à Bruxelles au milieu des années 60’.

Du Sarma-Nopri à l’Académie de théâtre, le parcours qu’il retrace est dominé par une figure imposante, aussi drôle que tyrannique : sa grand-mère, une femme berbère centenaire à la langue bien pendue, tatouée et surnommée "Geronimo" par les camarades de classe de Ben enfant.

Morte, puis ressuscitée, Fatima deviendra Sainte Fatima de Molem, emblème de tout un quartier.

Ben Hamidou nous montre sa photo en fin de spectacle, grand moment d’émotion.

D’un bout à l’autre du spectacle, Ben Hamidou nous présente sa hanna comme une icône incarnant toute une communauté dont il est bien difficile de se détacher.

La traversée du canal, l’Académie, la découverte du théâtre et du métier de comédien, toutes ces étapes sont racontées avec humour et tendresse et c’est tout le spectacle qui s’articule autour de ce lien entre deux cultures, dans lesquelles Ben Hamidou veut inviter le public à puiser le meilleur. Difficile de puiser le meilleur. Tout est le meilleur, intéressant, amusant, important dans sa vie. Il est des plus étonnant, d’une vitalité totale, d’un rythme délirant.

CONTEXTE ACTUEL

Gennaro Pitisci (metteur en scène) : De nos jours, il est fondamental d’ouvrir le champ de son action au-delà de la désormais tristement célèbre commune de Molenbeek ou de celles où des populations d’origines étrangères sont particulièrement concentrées. Il convient de jeter un pont et faire la jonction entre des mondes qui tendent à se fragmenter alors qu’ils n’en forment qu’un : celui fédérateur et critique qui porte en lui la culture des mélanges, qui ne renie ni ses racines ni son présent, à l’instar de Sainte Fatima de Molem, un spectacle qui depuis sa création en 2009, n’a cessé d’être joué.

Programmer cette pièce aujourd’hui au Théâtre Varia, à l’heure de la montée des extrémismes et du repli communautaire, prend ainsi tout son sens.

CHOIX DE BEN HAMIDOU

Le parti pris autobiographique du spectacle a motivé le choix de Ben Hamidou de faire un seul en scène ou one-man-show. Cette forme théâtrale lui permet de porter sur scène son rapport intime à sa grand-mère, mais aussi à différentes personnalités qui peuplent Molenbeek, le quartier où il a grandi. Il prête ainsi son corps et sa voix pour nous faire entendre différents points de vue, en particulier celui de cette figure centrale de sa famille, sur une communauté riche de sa multiplicité.

Grâce à la forme du seul en scène et en incarnant plusieurs personnages, il démontre comment chaque individu est constitué et façonné par une appartenance multiple, qu’elle soit culturelle, religieuse ou sociale. Il se livre ainsi aux spectateurs tout en gardant une distance avec son sujet grâce à l’humour – trait typique du one-man-show.

BEN HAMIDOU DE MOLEM

« Mon identité est multiple. Je suis de ce pays mais je n’oublie pas d’où je viens. Je ne rêve pas en berbère, je rêve en français. Je me sens plus bruxellois et belge, sans rejeter mes origines marocaines. On est d’où on vit. Le Molenbeek de mon enfance est multiculturel, c’était un village. Il y a une trentaine d’années, en Belgique, les immigrés marocains, on les appelait les Maroxellois ! J’en ai fait un seul sur scène. Dans la pièce Sainte Fatima de Molem, j’essaye aussi de répondre à cette question : c’est quoi finalement être Belge ? Je ne revendique rien à la Belgique, c’est mon pays. Elle n’a jamais cherché à assimiler ses immigrés. Aujourd’hui, on se retrouve avec des jeunes bruxellois d’origine marocaine qui te disent « Moi, je suis Marocain » avec un fort accent belge ! Le théâtre permet de questionner et de se questionner, mais aussi de discuter. La culture prémunit contre beaucoup de maux, elle peut sauver Molenbeek du communautarisme et du repli identitaire. »

INTERVIEW-(COURT EXTRAIT)

Vous êtes donc un enfant de Molenbeek ?

Un enfant de Molenbeek qui n’était pas du tout prédestiné à faire ce métier. Vers 13 ans, c’est mon prof de français qui m’a dit : pourquoi tu n’irais pas faire du théâtre à l’académie? J’ai fait du théâtre et à partir de là je l’ai fait pour le plaisir. Ma grand-mère y était opposée, donc j’ai dû lui mentir et lui dire que je faisais des études de droit-

Ta grand-mère a joué un rôle important dans ta vie ?

Énorme. Elle m’a éduqué, elle était omnipotente et omniprésente, une force de nature extraordinaire

Ta grand-mère a soutenu Abdelkrim Al Khatabi (leader de la lutte d’indépendance du Rif et père de la guérilla moderne, ndlr).

 

Il doit t’évoquer beaucoup de choses

En tant que dignitaire arabe et musulman, à l’époque, au-delà de ce qu’il a fait, c’était complètement révolutionnaire. Abdelkrim s’est rendu compte qu’il fallait mieux séparer la religion du politique. C’était visionnaire. Quand tu vois toutes les dictatures des pays arabes, elles fonctionnent toutes sur base de la fusion de la religion et du politique. C’est la base même du système des pays musulmans. Ma grand-mère a passé des armes pour lui. Elle cachait des grenades dans de la menthe. Elle est morte à 106 ans, donc elle a connu toutes les guerres tribales, la première guerre mondiale, la guerre d’Espagne, la deuxième guerre mondiale et la guerre d’Algérie. Donc pour elle, venir à Molenbeek, c’était du petit lait. Même avec ses tatouages. C’était Byzance.

Vous jouez un imam dans le film « Les Barons », quel rapport avez-vous avec la religion ?

Moi personnellement, je suis croyant. Je ne suis ni athée, ni agnostique. Mais je suis très ouvert de par mon métier. J’ai eu la chance d’avoir des parents très ouverts. Je pouvais parler avec mon père de plein de choses différentes. On ne m’a jamais obligé à faire ni le ramadan, ni quoi que ce soit. C’était mon choix. Mais malheureusement ce choix aujourd’hui n’existe pas. Il y a un contrôle social très fort qui est beaucoup plus important pour les femmes

Vous avez créé l’ASBL Smoners, de quoi s’agit-il ?

Il s’agit de créer des projets artistiques avec des moyens professionnels en impliquant les gens du quartier. Cela peut prendre des formes différentes. On a des spectacles que l’on joue dans des salons de thé. On avait fait un spectacle sur le rapport des générations. On voulait toucher les parents. Dans un théâtre c’est impossible, dans les mosquées on ne peut pas faire du théâtre, donc on a choisi les salons de thé. On crée aussi des ateliers dans le milieu associatif. Il y a des choses qui bougent. Amener l’art lyrique à Molenbeek cela n’a pas été facile. En octobre prochain on propose un opéra à la Maison des Cultures. Ce n’est plus un boulot pour moi, c’est une passion. On ne devient pas millionnaire, mais on s’enrichit des rencontres. La différence nous nourrit. J’essaie que tous mes projets partent d’ici, de Molenbeek. Le quartier, malgré toutes ses difficultés, m’a tellement apporté que je trouve que c’est la moindre des choses. C’est une relation passionnée que j’ai avec le quartier. (Interview réalisée par Julien Versteegh)

Ben Hamidou est un brillant comédien auquel on s’attache immédiatement. Il nous tient en haleine dès son entrée en  scène.

Il est une femme à qui il doit beaucoup et qui marque sa vie. Elle est son héroïne favorite. Elle est Berbère et tatouée comme un chef indien. Elle est une femme de tradition qui aime les westerns modernes . Elle est un mélange d’amour et de tyrannie, une mère Courage à la langue bien pendue et au caractère bien trempé . Elle est une figure légendaire des quartiers de Molenbeek d’une époque dont elle dira, elle qui a tant vécu que   « Molenbeek, c’est du petit lait » Elle est Sainte Fatima de Molem , sa Hanna , son incroyable grand-mère.

Un beau spectacle plein de chaleur humaine !

GÉNÉRIQUE

Avec : Ben Hamidou

Écriture : Ben Hamidou, Gennaro Pitisci

Mise en scène : Gennaro Pitisci

Un spectacle du Brocoli Théâtre, de la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek et de Smoners asbl. Avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Service général de la Création artistique, Direction du Théâtre.

 

Comment s’extraire de la glèbe ?

Rolland Westreich​

Une interprétation de Rabbi W, pour votre Noëlnouccah…
Qui suis-je si je découvre sur le tard que mon vrai père, mon géniteur, n’est pas celui que je croyais, et qu’en plus, il est Dom Juan ? C’est l’interrogation à laquelle est confrontée Nordine (un Ben Hamidou qui crève la scène), concierge et machiniste de théâtre de son état, dans « Les enfants de Dom Juan », pièce créée à Molenbeek fin décembre.

 

En effet, soudain surgit un Pierre dans la vie de Nordine, qui affirme être son frère (ils n’utiliseront jamais l’expression

« demi-frère », comme si en matière de fraternité, il n’y avait pas de demi mesures…).

D’après ce Pierre porteur de la bonne nouvelle, la mère de Nordine ne serait qu’une des nombreuses femmes séduites et abandonnées par leur père…


Comment digérer cette annonce ? Pierre incarne le premier réflexe : partir à la recherche des autres membres de la fratrie. Ils auraient pu être dix ou cent, mais ce Dom Juan-ci semble avoir eu quelques ultimes réflexes de prudence, ils ne sont que deux. Toutefois, qu’ils soient deux ou mille, cela ne change rien au fait que ces fils ne peuvent que haïr le père, l’homme qui a abandonné leurs mères après les avoir engrossées. Ils ont vécu le malheur des mères, ils en sont le produit, leur corps et leur esprit en sont l’expression. Que le père ait agi au nom de sa liberté sexuelle, ils ne peuvent en aucun cas l’entendre, les fils d’un père libertin ne peuvent pas penser le libertinage. Aux yeux de sa progéniture masculine, Dom Juan ne peut être qu’un salaud.


Que vont-ils faire de cette haine ? Ils pourraient s’y adonner corps et âmes, d’autant plus que la pièce se situe à Molenbeek, décrite comme une enclave islamique et islamiste, où le cas des enfants de Dom Juan devrait être considéré par les fanatiques comme eau bénite à leur moulin de haine du désir et du sexe.
Or, pour Pierre il n’en est rien. C’est lui qui a initié la quête : parce qu’il connaît sa filiation, il sait qui il est, il est devenu artiste-comédien. Qu’a-t-il fait de la haine du père libertin ? L’a-t-il transcendée pour devenir artiste ?

On aimerait le supposer, mais on n’en sait rien… Ce qu’on sait, c’est qu’il n’a pas pris la voie de la haine générale, n’a pas transposé sur l’humanité toute entière et sur le sexe en particulier sa haine du père.


Nordine, c’est une autre affaire, c’est le vrai protagoniste de la pièce, celui qui va évoluer.
En effet, chez Nordine, tout semble prêt pour quelque chose qui n’est pas encore advenu… Il est concierge-machino dans un théâtre – les auteurs ne l’ont pas placé dans un entrepôt de la STIB ni à la bagagerie de Zaventem, notez bien, non, dans un théâtre. Autrement dit, si en tant que machino il n’est pas directement dans la création artistique, toutefois il manipule, met en place les éléments artistiques créés par d’autres, il les aborde par leurs aspects matériels, poids, géométrie, durée de mise en place… De l’art, il connaît la glèbe qui en constitue le fondement matériel. Toutefois, Nordine est un glébeux qui s’ignore, il ne sait pas qui il est. S’il éprouve de la haine, elle est diffuse, inconsciente. Mais bien présente : son fils à lui a embrassé le discours de haine des islamistes. Est mis en scène ici un extraordinaire inconscient familial : le fils de Nordine s’en est pris aux sexes des statues antiques qui ornent le théâtre, et Nordine est chargé de réparer (recoller…) les méfaits du fiston… Bref, le petit-fils de Dom Juan châtre symboliquement son ancêtre… Comme si, refoulée par ignorance de la filiation, la haine avait sauté une génération…


Comment s’extrait-on de la glèbe ? Avec l’aide d’un frère. Pierre pousse non seulement Nordine à admettre qu’ils sont issus d’un père commun, il l’incite à monter sur scène. Ensemble, ils joueront Dom Juan. La mise en scène de leur histoire les élève au-dessus de cette histoire. Les personnages qu’ils incarneront seront bien plus qu’eux, par la grâce de la création ce seront des figures universelles.
Mais qu’on ne s’y trompe pas :
« Les enfants de Dom Juan » n’est pas un spectacle lourd ou triste, au contraire, il est jubilatoire, déborde d’humour et d’énergie. Pas étonnant, dès lors, qu’il ait été boycotté par la glèbe locale, islamiste ou autre – même et surtout si elle ne l’a pas vu. Car ce n’est pas tant l’odeur de soufre dégagée par toute figure de Dom Juan qui les insupporte, le soufre est inhérent à leur univers mental, ils ne pourraient pas vivre sans… Non, c’est la légèreté par laquelle sont présentées des choses graves – « La légèreté de l’oiseau, pas celle de la plume », comme disait Italo Calvino ; c’est cette légèreté, leur véritable ennemie. Une légèreté synonyme de l’esprit qui s’élève au-dessus de la glèbe, sur lequel celle-ci n’a plus aucune prise… 

 
 
 
 

Y-a-t-il encore une place pour la subversion à Molenbeek?

16/12/2016 - Catherine Makereel - Le Soir.be

Peut-on tenir un discours subversif dans la communauté belge musulmane ? Ben Hamidou et Sam Touzani posent la question dans « Les Enfants de Dom Juan », une pièce créée – et boycottée – à Molenbeek. Tous deux dénoncent une ghettoïsation culturelle.

Ils ont grandi à quelques mètres l’un de l’autre – rue Mommaerts pour l’un et rue du Jardinier pour l’autre – mais leur parcours, ensuite, a mis tout un monde entre eux. D’un côté, Ben Hamidou, le « kid » de Molenbeek, qui n’a jamais abandonné son quartier, déterminé à le démystifier dans ses spectacles, comme dans Sainte Fatima de Molem, et à le faire vivre par ses ateliers de théâtre, très populaires auprès des jeunes.

 

De l’autre, Sam Touzani, parti de Molenbeek très jeune pour devenir un fervent défenseur de la laïcité, se déclarant « libertin et libertaire », s’attirant les foudres de la communauté musulmane par ses propos athéistes et ses spectacles, Allah Superstar entre autres, provocateurs.

En 2004 pourtant, un projet du Brocoli Théâtre les réunit : Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée .

Mise en scène par Gennaro Pitisci, la pièce raconte l’histoire des tirailleurs nord-africains tombés au combat dans les rangs alliés pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Le duo de Ben Hamidou et Sam Touzani fait un tabac et sera joué plus de 250 fois en Belgique et jusqu’en Avignon. Sur la route, pendant la tournée de Gembloux, les discussions étaient animées entre Sam et Ben dans la voiture, se souvient Gennaro Pitisci. "Ils me faisaient vraiment l’effet de Dom Juan et Sganarelle, d’où l’idée du nouveau spectacle."  D’un côté, Dom Juan qui s’oppose aux contraintes sociales, morales et religieuses pour jouir du présent. De l’autre, Sganarelle qui incarne la voix du peuple et ses croyances rassurantes. Le fil rouge d’une nouvelle création était tout trouvé. Seulement voilà, quand l’équipe se retrouve pour écrire et monter le spectacle, en 2005, Ben Hamidou n’est pas tout à fait prêt à assumer un spectacle qui titillerait les questions de religion, de sexualité, de pression familiale et sociale. « C’était difficile pour moi qui vis au cœur d’une marmite bouillonnante, se souvient Ben Hamidou. Moi, après, je restais là pour faire face aux conséquences. »

Pourtant, plus de dix ans après, la position de l’artiste a changé : « Aujourd’hui, j’ai envie de l’assumer parce que la situation est catastrophique. On vit dans un ghetto et il faut du subversif pour faire bouger les choses.  »

Une position courageuse d’autant que ces Enfants de Dom Juan , créés à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale, suscitent un rejet évident de la part du public du quartier. Le soir de la première, la salle n’était pas tout à fait remplie, ce qui est du jamais vu pour la maison. Toutes les affiches du spectacle ont été arrachées dans la commune et quelques dates ont dû être annulées par manque de réservations. « En 20 ans de métier, je n’ai jamais vu ça ! », se désespère Ben Hamidou. Même son de cloche chez Dirk Deblieck, directeur du lieu : « Pour tous nos spectacles, nous sommes soutenus par les habitants et les associations de la commune mais cette fois-ci, je sens clairement que les associations ne nous soutiennent pas. Je trouve ça inquiétant et je ne sais pas qui porte ce boycott. Je préférerais parce qu’alors, nous pourrions au moins en discuter. »

Que le très frontal Sam Touzani apparaisse en rupture avec une partie de la population qui n’a pas envie de se faire mal en allant voir des spectacles en contradiction avec ses valeurs religieuses et morales, n’est pas nouveau, mais que le boycott atteigne Ben Hamidou, enfant et défenseur du quartier, est plus incompréhensible. « Je sens qu’il y a eu un basculement, regrette le Molenbeekois. Avec Sainte-Fatima de Molem, à la création, tout le monde était conquis mais il m’est arrivé il y a peu, au moment d’une blague autour de l’appel à la prière, d’avoir 50 personnes qui quittent la salle d’un coup. Dans Les enfants de Dom Juan, mon personnage évolue au contact de celui de Sam mais ici, les gens restent entre eux, tout est communautarisé, alors il n’y a pas de place pour une parole discordante, pour de l’autocritique. » Rire du sacré est-il devenu impossible ? «  En tout cas, nous sommes coincés entre, d’un côté, faire la critique de l’islamisme et de l’autre côté, faire le jeu de l’extrême-droite. J’ai été agressé des dizaines de fois mais je n’ai jamais rien dit parce que je ne voulais pas tendre le fusil aux populistes racistes , avoue Sam Touzani. Là où la Belgique a tout faux, c’est qu’au nom de la tolérance, elle accepte l’intolérable. Du coup, la minorité intolérante finit par s’imposer.  »

Quand on fait remarquer au duo que de plus en plus de lieux dédiés aux artistes de la « diversité » s’ouvrent à Bruxelles, comme l’Epicerie inaugurée à Molenbeek par le collectif Ras El Hanout, et qu’ils font souvent salle comble, les comédiens s’insurgent : «  Oui, il y a des gens de culture belge et d’obédience musulmane qui vont au théâtre mais ils restent entre eux et ne vont voir que des spectacles «halal», où on ne parle pas de sexualité, d’homosexualité, de religion. En général, le méchant, c’est l’Occident, et la victime, c’est le musulman, toujours dans ce rapport binaire où on compte les points, » s’enflamme Sam Touzani. N’est-ce pas un passage obligé, un tâtonnement qui rassure, pour ensuite évoluer vers plus d’ouverture ? « Mais ça fait 20 ans qu’on fait ça !, se vexe Ben Hamidou. On a mis des animateurs maghrébins avec les jeunes maghrébins, pour jouer les «grands frères», mais c’était une erreur ! On parle de mixité mais elle n’est nulle part.  » Un constat alarmant, à nuancer sans doute, mais qui témoigne d’une colère, d’une inquiétude franche, qu’on ne peut pas ignorer.

Les enfants (cachés) de Dom Juan

Malgré son titre, Les enfants de Dom Juan n’a rien de sulfureux. Rien en tout cas qui justifie la frilosité des habitants de Molenbeek, où la pièce est créée. Qu’y a-t-il donc de démoniaque dans la rencontre entre deux êtres que tout semble opposer mais qui vont se révéler bien plus proches qu’ils ne le pensaient ? Nordine (Ben Hamidou), le concierge d’un théâtre situé dans les quartiers populaires de la ville, doit sacrifier ses vacances au bled pour accueillir Pierre (Sam Touzani), un artiste qui vient s’installer en résidence d’été. D’un côté, Nordine est le pur produit conservateur de sa communauté, flanqué d’une femme possessive, une tigresse venue de Tanger. Bref, un bon bougre qui accepte la vie telle qu’elle est. De l’autre, Pierre, qui «  n’a pas une tête à s’appeler Pierre  », paraît bien plus affranchi des diktats de la société, obsédé qu’il est par la figure de Dom Juan, «  l’athée jeté aux enfers. » Officiellement, il est là pour créer un spectacle pour les habitants du quartier mais il semblerait qu’il ait un agenda caché. Sans vous révéler les coups de théâtre qui parsèment l’intrigue, disons qu’une amitié naissante va unir ces deux hommes, frères dans bien des sens du terme.

Derrière les portraits parodiques, la pièce glisse quelques allusions à l’hypocrisie de certains comportements. Sam Touzani qui revient d’un jogging dans le quartier en mini-short moulant sous le regard effaré de Ben Hamidou distille quelques pics sur les préjugés vis-à-vis de la virilité et de l’homosexualité. Une opération chirurgicale sur l’anatomie d’une statue nue réveille quelques crispations sur la sexualité. Et c’est ainsi que, par l’humour, le duo effleure les questions qui fâchent, de l’identité à la religion en passant par l’intégration, mais sans jamais enfoncer le clou. Comment décider ce qui est « halal » et ce qui est « haram » ? Quelle place pour la libre-pensée quand les interdits imprègnent tous les pans de votre vie ? Hommage à la fraternité, la pièce finit sur une image d’une douceur infinie, qui balaye toutes les rancœurs identitaires.

 

Les enfants de Dom Juan jusqu’au 18/12 à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek, Chée de Merchtem 67, 1080 Bruxelles.

La culture des mélanges

Programme 2016/2017 du Théâtre Varia - Sylvie Somen

L'immigration, son histoire et son lien avec la Belgique, sont au coeur du travail que le Brocoli Théâtre mène depuis de nombreuses années, avec une multitude d'associations de quartier et en partenariat étroit avec la Maison des Cultures de Molenbeek. Son répertoire est composé de spectacles tels que La Civilisation, ma Mère!... ou Gembloux, à la recherche de l'armée oubliée qui représentent chacun à leur façon un savoureux petit morceau de notre patrimoine et favorisent la confrontation des points de vue. Le Brocoli a cette capacité de réunir des publics d'origines culturelles et sociales diversifiées, et d'agir simultanément par sa démarche citoyenne et ouverte sur les quartiers. Dans le contexte actuel, il est fondamental d'ouvrir le champ de son action au-delà de la désormais tristement célèbre commune de Molenbeek ou de celles où les populations d'origines étrangères sont particulièrement concentrées. Il convient de jeter un pont et faire la jonction entre des mondes qui tendent à se fragmenter alors qu'ils n'en forment qu'un: celui fédérateur et critique qui porte en lui la culture des mélanges, qui ne renie ni ses racines ni son présent, à l'instar de Sainte Fatima de Molem, un spectacle qui, depuis sa création en 2009, n'a cessé d'être joué.

 

Gennaro Pitisci sur le fil

Magazine 1210 #53 - Charline Six

 

Homme de théâtre jusqu'au fond des tripes, certainement.

Fils d'immigrés italiens qui pensaient que les planches, ce n'est pas pour "des gens comme nous", tout autant.

Portrait d'une identité construite sur le fil de ce paradoxe toujours aussi criant d'actualité.

Fils de mineur, Gennaro voit le jour le 29 janvier 1961à Maurage, une localité hennuyère, le pays noir des mineurs. Les immigrés italiens sont si nombreux dans cette région que la plaque indique encore aujourd'hui: "Mauragio", ça dit tout.

Vingt ans plus tard, Gennaro fréquente l'intelligenstia et découvre les mille saveurs du théâtre en étudiant les Arts de la scène à l'INSAS (Institut National des Arts du Spectacle). Avec cette pudeur si caractéristique des gens simples, ses parents sont convaincus que le théâtre n'est pas pour eux, conviction qui ne les quittera jamais, malgré le parcours de leur fils. Ils ne croient pas un instant qu'il puisse construire son avenir dans ce milieu mais ne l'empêchent pas de suivre sa voie. Dois-je leur donner tort? Durant ces années d'étude, très riches, Gennaro se dit qu'il vit un rêve, avec la peur de voir la parenthèse se fermer dès qu'il s'agira de se confronter aux réalités du monde du travail. Dans sa classe, les fils d'ouvriers sont très rares. S'il a conscience de sa chance, il prend aussi la mesure des différences sociales et garde pour lui ce sentiment confus que ses parents n'avaient pas tort.

À 20 ans, il ne sait pas planter un clou mais ses doigts le démangent. D'instinct, il met à profit toutes les opportunités de travail manuel pour développer des compétences techniques. Il y voit une manière de rejoindre son père. Au moment crucial de quitter son statut d'étudiant, il se fait remarquer comme éclairagiste.

Le travail en régie lui permet de gagner sa vie et de vivre sa passion en même temps. Il travaille avec de très nombreuses compaganies et glisse naturellement vers la mise en scène, une autre forme d'éclairage. Au fil des années, il va se lier d'amitié avec des artistes déracinés comme lui, des gens qui ont construit cette identité tout à la fois belge et étrangère, sans être ni tout à fait l'un ni tout à fait l'autre.

Nacer Nafti, Ben Hamidou et Sam Touzani sont les Maroxellois avec qui il va monter de nombreux spectacles, avec une grande complicité. Avec sa lampe de mineur sur le front, Gennaro explore et lance des pistes, bien décidé à faire descendre le théâtre dans la rue, au plus près des gens. Il poursuit l'idée qu'un jour, le théâtre pourra vivre avec des comédiens amateurs ou professionnels avec le même niveau de qualité. Metteur en scène permanent au Brocoli Théâtre depuis 1989, il  en devient le directeur en 1991.

Basé à Forest, cette compagnie spécialisée dans le théâtre-action et l'éducation politique (au sens large) des jeunes et des adultes noue des contacts priviliégiés avec la commune de Saint-Josse, tant au niveau de l'administration qu'avec le tissu associatif particulièrement riche et dense sur le sol tennoodois. À tel point que le Brocoli Théâtre s'installe à Saint-Josse en 2011, au sein des Ateliers Mommen, un lieu tout désigné. "Je viens à Saint-Josse tous les matins avec tant de plaisir", nous confie-t-il, avant d'ajouter: "Descendre à pied vers la place Saint-Josse pour aller déjeuner ou simplement prendre un café, c'est un vrai bonheur. Ce que j'aime ici, c'est cette urbanité chaleureuse, le fait que des fonctionnaires européens et des primo-arrivants se croisent dans un mouchoir de poche.

Le Théâtre Le Public fait un travail extraordinnaire et il y a une formidable vitalité dans cette commune, le contraire d'un encéphalogramme plat..."Saint-Josse dans 20 ans"Pour l'avenir, je la vois évoluer avec une obligation de se faire rencontrer les différentes cultures. C'est déjà pas mal que des gens aussi différents se croisent mais ils ne se rencontrent pas réellement.

Chacun reste dans son univers social, intellectuel et culturel. Les perspectives me semblent encourageantes, même si je sais bien aussi que nous ne vivons pas dans un monde de bisounours. Le communautarisme m'inquiète aussi bien sûr. J'ai en tête cette citation d'Edward Bond, "C'est dans la communauté que l'on trouve la vérité humaine."

 

Sam Touzani et Ben Hamidou historiens du XXème siècle, mêlent le rire à l'effroi 

Le Soir 04/09/2013 - Laurent Ancion

En 1940, des tirailleurs marocains, parmi d'autres nationalités, sont venus se battre à Gembloux aux côtés des soldats belges.

Soixante ans plus tard, Ben Hamidou et Sam Touzani, deux acteurs belges d'origine marocaine, se sont étonnés de ne rien savoir de ce pan de l'histoire, alors qu'ils savaient tout sur Vercingétorix ou Louis XIV.

Intrigués par le récit d'un vieux buveur de thé, les deux fous de théâtre ont décidé de reconstituer les faits.

À leur façon, rigoureuse et... spectaculaire ! Le théâtre, avant le cinéma, s'est intéressé au sujet des tirailleurs, pour un résultat irrésistible.

Dans son documentaire, Mourad Boucif inclut des images du spectacle, créé en février 2004 au Théâtre royal flamand.

"Gembloux, à la recherche de l'armée oubliée" a d'emblée convaincu un public de proximité, à Molenbeek, avant de prendre la route des tournées.

Même la France s'est arrachée le spectacle, séduite par la drôlerie et la justesse de ton.

En ligne de mire, c'est le ridicule de toute guerre que Gembloux veut souligner, et il y parvient avec une simplicité désarmante.

"L'idée, c'était de s'inscrire dans la tradition théâtrale nord-africaine, celle de l'halqa, le cercle magique des spectateurs autour du conteur", explique le metteur en scène Gennaro Pitisci.

"Nous ne voulions pas tomber dans l'anecdotique. Cette histoire touche à l'universel. Mais on s'inquiétait : peut-être que seule la communauté marocaine allait s'intéresser au récit..."

Ce sera loin d'être le cas. Avec son énergie, sa tchatche et son sens de l'enquête, "Gembloux" émeut et rassemble tout le monde. "Pourtant, on n'est pas dans le pathos", insiste Ben Hamidou.

"On n'a pas voulu être dans la demande de réparation. La démarche aurait déforcé le spectacle. Nous n'avons jamais eu l'intention de dire : C'est pas juste. On veut raconter des faits. C'est une leçon d'histoire. A chacun d'en tirer sa morale."

 

Le collège Saint-André sur scène

L'Avenir 30/03/2013

Créée en 2000 par la compagnie Classworks Théâtre, la pièce Children, d'Edward Bond, est devenue un des projets majeurs du Brocoli Théâtre qui, depuis de nombreuses années, l'a adaptée avec succès.

Cela ne doit rien au hasard: Gennaro Pitisci, du Brocoli Théâtre avait assisté aux représentations de la pièce en Angleterre et avait rapidement été conquis par la force du texte. L'histoire se passe dans une de ces cités ouvrières qui ont vu, au fil du temps, les potagers se transformer en terrains vagues où jouent les enfants.

 

La pièce raconte le combat d'un jeune garçon, seul face à la folie d'adultes en perdition, qui va découvrir la solidarité des autres enfants du quartier. Ces enfants vont être confrontés à un monde qui se vide de toute humanité.

Cette pièce Les Enfants a fait l'objet d'une adaptation au centre culturel de Sambreville grâce à une collaboration entre le Brocoli Théâtre et le collège Saint-André d'Auvelais. "C'est un sujet grave, qui aborde la violence et le cercle infernal de la vengeance", a expliqué Michel Nolevaux, professeur au collège Saint-André. "Mais cette année, dans le cours d'art dramatique, nous avons un groupe d'étudiants très motivés et il m'a semblé que nous pouvions leur proposer ce projet"

C'est aussi tout naturellement que Michel Nolevaux s'est tourné vers Gennaro Pitisci: les deux hommes se connaissent pour avoir déjà travaillé ensemble sur le même sujet voici dix ans. Pour sa part, Gennaro Pitsci qui avait pris en charge la mise en scène, ne tarissait pas d'éloges sur la force d'un texte qu'il met régulièrement en scène, comme encore à Molenbeek l'an dernier. La quinzaine d'étudiants du Collège Saint-André a montré beaucoup de maturité en jouant ce texte devant une salle bien remplie.

 

Ben Hamidou libère les femmes

Le Soir 15/10/2012 - Adrienne Nizet

DABA MAROC Le comédien porte à la scène « La civilisation, ma mère ! » de Driss Chraïbi.

Lorsque nous l’avons rencontré, en septembre, à l’occasion du lancement du festival Daba Maroc, Ben Hamidou se félicitait, humblement, d’attirer dans les salles un public extrêmement varié. Nous l’avons constaté samedi, lors de la représentation de son tout nouveau spectacle, La civilisation, ma mère !, à la Maison des cultures et de la cohésion sociale de Molenbeek : pour y assister, des Blancs, des Beurs, des jeunes (même des enfants !), des moins jeunes, des hommes, des femmes… avaient fait le déplacement.

« Pendant mes spectacles, parfois, certains rient et d’autres non, ou à d’autres moments, poursuivait-il alors. Les uns ne comprennent pas forcément pourquoi les autres rient, mais ce qui compte, c’est qu’ils veulent le savoir. » 

De fait, l’humour est un jeu de références. Il peut donc passer différemment en fonction de celui qui le réceptionne.

Ainsi, dans La civilisation, ma mère !, un roman de Driss Chraïbi (auteur marocain de langue française) adapté pour la scène par Ben Hamidou et son complice de toujours, Gennaro Pitisci, certains rient des évocations des scènes de la vie quotidienne au Maroc. D’autres plutôt des imitations (volontairement caricaturales) des mères méditerranéennes.

D’autres du bruitage de la radio ou des mimiques élastiques du comédien… Mais ce qui est sûr, c’est que (presque) tout le monde rit. Ben Hamidou a le chic pour emballer son public. A peine fait-il mine de lisser ses imaginaires cheveux longs que, ça y est, le voilà dans la peau de cette femme, mariée à treize ans, mère de deux garçons, dont Driss Chraïbi raconte l’histoire.

Cette femme, qui a craint son mari « qui aurait pu être son père » avant de s’habituer à sa présence, ne sortait pour ainsi dire jamais de son foyer. Mais un jour, ses deux fils ont décidé de lui faire découvrir le monde au-delà des murs de la cuisine. D’abord en y faisant entrer une radio. Ensuite en lui offrant des chaussures (rouges à talons !) et en la guidant dans la rue, au cinéma, etc.

Drôle parce que porté et « mis en rires » par Ben Hamidou, ce texte assez court (la pièce dure une heure) est une véritable ode à la liberté. Celle qui s’apprend. Se découvre. S’apprivoise, pas à pas. Décomplexé et décomplexant, La civilisation, ma mère ! remet par ailleurs sans en avoir l’air quelques pendules à l’heure. Sur la normalité. La culpabilité. La loyauté. Et la liberté, encore et toujours.

Mis en valeur par une mise en scène minimale (un seul tabouret pour accessoire), Ben Hamidou soutient ce texte avec convictions et émotions. Comme l’humour, elles passent en fonction de ce que chacun a en lui, dans la salle.

PORTRAIT

Drôle et engagé

Souvent, Ben Hamidou est placé dans la catégorie « humoriste ». Et c’est vrai qu’il est drôle, l’artiste. Il faut le voir parodier des chants d’église (pour un rôle !), imiter différentes mamans dans La civilisation, ma mère ! ou encore délirer avec Zidani dans La Maroxelloise, agence de voyages. Pour autant, Ben Hamidou réfute, à raison, cette étiquette. Car s’il les rend légères, par leur ton, ses pièces ne sont certainement pas « que » drôles.

 

Que ce soit dans Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée (sur la participation des Marocains à la seconde guerre mondiale), Sainte Fatima de Molem (sur son enfance à Molenbeek), Moudawana Forever (sur l’égalité hommes femmes) ou aujourd’hui avec La civilisation, ma mère ! (sur l’émancipation des femmes), il s’interroge en permanence (et son public avec lui) sur des questions de société qui le taraudent.

Engagé, notamment contre les clichés qui stigmatisent Molenbeek, « sa » commune, le comédien s’est fait connaître en donnant des ateliers dans des quartiers défavorisés. Et sur grand écran, on l’a vu dans Les Barons, de Nabil Ben Yadir. Rappelez-vous, il jouait l’imam…

 
 

L’universel féminin

MARIE BAUDET 17 octobre 2012 -  La Libre Belgique

C’est, dit-on, la première fois que la question de la femme fut abordée dans la littérature marocaine.

Driss Chraïbi (1926-2007) publie "La Civilisation, ma mère !" en 1972. Il y est question d’une femme, mariée à 13 ans à un homme largement en âge d’être son père, et qui, deux fois mère, ne connaît du monde que sa maison, d’où jamais elle ne sort. Ça se passe à El Jadida (ville de naissance de l’auteur), dans le Maroc des années trente - alors sous protectorat français.

A Bruxelles, de nos jours, un acteur et un metteur en scène abordent ensemble, avec ténacité et finesse, les sujets liés à la condition féminine. Leur collaboration avait donné, notamment, le joli succès de "Sainte Fatima de Molem". C’est Fabienne Verstraeten, directrice des Halles et commissaire de Daba Maroc, qui mit entre les mains de Ben Hamidou et Gennaro Pitisci le roman de Driss Chraïbi. La nouvelle création du Brocoli Théâtre vient de voir le jour, dans le cadre de Daba, à la Maison des cultures et de la cohésion sociale de Molenbeek, avant de poursuivre son parcours aux Halles puis à Namur.

Seul en scène, en habitué du one man show, Ben Hamidou connaît ses fidèles et accueille les nouveaux. "Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été attaché à la condition de la femme", dit ce fils unique ("oui Madame, chez nous aussi il y en a !") élevé par une nuée de femmes. Du reste, si autour de la Méditerranée le lien maternel est fort, "les Marocains et leur mère, c’est quelque chose !"

On le verra à travers ce récit, dont Gennaro Pitisci signe l’adaptation et la mise en scène, avec une simplicité bienvenue et une précision qui laisse le champ libre au jeu. C’est qu’il faut du talent (et la juste dose de cabotinage) pour, en une seconde, un geste, un infime changement de lumière, passer du gamin à la mère Car tout est là : une femme, littéralement au foyer, accédant à la liberté, à la civilisation, au monde, par l’entremise de ses fils.

Qui commencent par lui offrir une radio - et l’électricité -, amenant le monde à elle, avant de l’emmener au dehors, au parc, au cinéma (devant un Rudolf Valentino qui, muet, s’adresse à elle seule), au bal du lycée français

Riche de parallèles historiques, ce récit initiatique singulier, marqué par son époque et son temps, réussit à s’ancrer dans l’ici et maintenant.

DABA Maroc : La Civilisation, ma mère… !

Du Roman à la scène - Julie Hallinger
 
Pour le festival DABA Maroc et à la demande des Halles, le comédien Ben Hamidou et le metteur en scène Gennaro Pitisci nous reviennent avec une adaptation du célèbre roman de Driss Chraïbi, la Civilisation, ma mère !… Un beau challenge pour un seul en scène

C’est en duo que Ben Hamidou et Gennaro Pitisci s’attèlent à cette nouvelle création : l’adaptation scénique de ce roman dense et poétique, dont l’ambition est de rendre la richesse littéraire dans un seul en scène.

Pour travailler ce texte aux multiples voix, qui se déroule principalement dans le Maroc des années 30-40 – alors sous protectorat français – il faut opérer les choix justes et jouer avec l’oralité de la langue de Chraïbi.

 

En recherchant la manière de rendre la langue, le contexte, l’humour ou la saynète, les artistes optent pour une « narration contée ». « Il faut régler des problèmes de mise en scène en même temps que le travail d’adaptation… Il ne faut pas que l’acteur se batte contre le texte. » Même si le conte n’est pas le propre des cultures méditerranéennes, la tradition orale et le conte y tiennent une place importante. Pour Ben l’acteur, c’est un peu se réinscrire dans la tradition orale de sa culture. « On raconte. C’est un mariage, car on sort des sentiers battus par rapport au conte traditionnel, on bouge… ».

Opérer des choix est crucial pour arriver à 1h15 de spectacle. Le duo travaille à table et sur scène en même temps, ils dialoguent sans arrêt, et espèrent arriver à un théâtre action, contenu à la fois en une forme très arrêtée où le principal vecteur de théâtralité est le verbe. L’alternance entre discours direct et discours indirect y tient une place importante et l’on pourrait aisément imaginer un spectacle comme celui-ci uniquement en discours direct. Ce théâtre « des mots », ils le pratiquent depuis des années et l’ont notamment exploré avec Gembloux, à la recherche de l'armée oubliée (1). « C’est le verbe qui comptait. Le spectateur a eu peur de le voir disparaître dans une mise en scène. Il y avait deux acteurs, des choses très simples qui fonctionnent très bien. Sainte Fatima de Molem s’est écrite dans le même esprit ».

Avec la Civilisation, ma mère !…, leur défi est de suggérer la richesse de la langue de l’auteur, en apportant les distanciations et reformulations nécessaires à rendre le roman de Chraïbi plus accessible, tout en faisant (re)découvrir cet écrivain talentueux. Pour Ben Hamidou, le défi c’est aussi travailler un texte de cette qualité, avec théâtralité, en étant poétique, et drôle. Pour la mise en scène, comme le dit Gennaro, il s’agit de « bien démarrer » : comment faire entrer le spectateur dans les années 30 ? Ben joue sans costume, tour à tour le narrateur et tous les personnages, dont l’un des fils qui dit avoir six ans en 1936. La question du temps de l’histoire demande également une attention particulière, les artistes choisissent le présent, temps de l’immédiateté.

Désireux de rester au plus près du roman, Ben et Gennaro recherchent en tandem : « on essaye, on doit être ouvert, accepter et voir ce qui se produit… et rêver dessus ». Leur travail s’élabore à partir d’échanges de propositions sur l’adaptation, un travail sur l’action, des recherches historiques sur le Maroc et sur l’entre-deux-guerres.

Il leur faut aussi introduire des éléments qui ne sont pas dans le roman : « Entre deux passages, on fait intervenir la voix de l’Histoire (notamment par la présence de la radio où vit un génie dans le roman), où en sont les suffragettes, où en est le Maroc ». Des moments de fiction aussi, ce qui permet de changer de cadrage et de plan. Dans le processus de travail, tout passe d’abord par l’oralité pour se fixer ensuite sur le papier.

Si le roman de Chraïbi marie l’oralité à la narration, il regorge de comparaisons et de métaphores qui sont autant de pistes pour donner libre cours à la mise en scène et au travail du comédien. « Les mots sont la base, avec les mots on peut tout faire », confie Ben. Sur scène, comme précédemment avec Gembloux ou Sainte Fatima de Molem, le texte prime… et seul en scène, le comédien soutien tout. « Ici, les personnages principaux sont les deux fils qui racontent l’histoire tendre et étrange de cette mère-enfant… Il faut jouer sur les conventions entre acteur et spectateur ».

On démarre autour de 1936, quelque part dans le roman. Ben Hamidou joue sur le plateau les actions qui font le corps et les rebondissements de cette histoire. Ce jeu entre oralité, action et moments de poésie doit « suggérer la grande qualité d’écriture de Chraïbi. Il faut être relativement fidèle à l’auteur, prendre des extraits, mais aussi mélanger », transmettre le fil conducteur, garder le public avec soi. Et l’humour ? Il a sa place bien entendu, mais s’immiscera plutôt comme une forme de respiration.

Bien sûr, et dans le contexte des révolutions arabes, on ne peut voir dans ce roman de Driss Chraïbi qu’une histoire tendre et drôle. Ce livre pourrait s’apparenter à un manifeste pour l’émancipation de la femme, Chraïbi étant souvent présenté comme un auteur féministe. La mère, « femme tuée dans l’œuf », va s’émanciper grâce à ses deux fils et fait elle-même figure de révolution. Un symbole, une métaphore à elle seule : incarnant toutes les femmes, elle incarne la civilisation – et en miroir, questionne le Maroc. Sans doute un point commun entre Chraïbi et les préoccupations du comédien et du metteur en scène, la condition de la femme comme question centrale.

L’adaptation prend en compte la mutation extraordinaire de cette mère littéralement recluse entre quatre murs. Le livre se découpe en deux chapitres, un « Être » et un « Avoir », où l’on voit cette femme passer de l’enfermement dans sa tradition à l’indépendance et à la liberté. Mariée à l’âge de treize ans à un homme qu’elle ne connaît pas, elle va peu à peu découvrir la modernité, mais aussi la réalité du monde qui l’entoure et sa propre condition. Elle finit par quitter son pays et son mari, pour rejoindre l’un de ses fils parti en France.

Et si c’était dans l’engagement, dans la mutation que pointe ce roman, que résidait la véritable clé des révolutions (actuelles et à venir) ? Comme le souligne Gennaro Pitisci, « les révolutions ont lieu mais des crispations se font chez ceux-là même qui ont donné de leur sang. Le changement on le veut bien, mais peut-être pas en ce qui concerne les rôles complémentaires attribués aux hommes et aux femmes ». Et Ben Hamidou d’ajouter « Pendant les révolutions arabes, on voyait ces femmes qui se mêlaient aux hommes, c’était une ode à la liberté, où hommes et femmes étaient ensemble. Et malheureusement, quand le régime tombe, ces femmes disparaissent, leur rôle devient anonyme, il est même occulté. Et le pouvoir est repris par les hommes. C’est un roman très actuel, où la condition féminine est centrale et fait le lien entre tous les citoyens : Égyptiens, Marocains, Tunisiens, Algériens… ».

Dans la dernière partie de l’histoire, le père – qui pose alors un regard nouveau sur sa femme – s’adresse à son fils : « Prends la Bible, l’Ancien Testament, le Nouveau Testament. Prends le Talmud, le Coran, le Zohar, le livre des Hindous. Partout, dans toutes les religions, tu ne trouveras que des hommes. Pas une prophétesse, pas une seule envoyée de Dieu. » (2) Échos très actuels, et nombreux, dans ce roman paru en…1972.

Note 1 : Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée, une création de Ben Hamidou, Nacer Nafti, Gennaro Pitisci et Sam Touzani.

Note 2 : Driss Chraïbi, la Civilisation, ma mère !…, Folio, p. 171.

 

Sacrée Sainte Fatima !

Suzanne Vanina - Rue du Théâtre Décembre 2010

À Bruxelles l'histoire d'une mamie peu ordinaire et d'un fils d'immigrés qui découvre le théâtre.

Il ne s'agit pas d'un nouveau miracle survenu dans une lointaine ville inconnue des géographes. "Fatima" est le prénom de la grand' mère de l'auteur-acteur Ben Hamidou. "Molem" est le surnom familier donné à Molenbeek-Saint-Jean, une commune de Bruxelles, où il passa toute sa jeunesse et où se concentre une bonne représentation de la communauté arabe de Belgique. Un prétendu quartier chaud, dont la grand' mère Fatima dira: "Molenbeek en tous cas, c'est du petit lait".

Il faut dire que la dame - nous découvrirons plus tard en quoi elle fut "sainte"- en a vu d'autres! La "princesse berbère" tatouée, surnommée Géronimo par les petits camarades de Ben enfant, a vécu en militante l'évolution de son pays, le Maroc du Rif, qui est loin de s'être faite en douceur... Hami-dou(x), lui, dépeint son aïeule avec un immense tendresse, à la mesure de la place qu'elle a prise dans son enfance, dans sa vie.

Aidé de son complice Gennaro Pitisci (co-écriture et mise en scène), il sait tenir en haleine un auditoire par son talent à camper sur un rythme trépidant une multitude de personnages et autant d'accents des plus variés. Ben Hamidou est un conteur avant tout et s'il commence son spectacle par un peu de fiction en se mettant dans la peau de ses propres enfants, il en arrive très vite à raconter sa propre vie de manière chronologique, depuis son enfance jusqu'à la mort de son héroïne favorite, sa grand'mère; depuis le débarquement de la famille à Bruxelles dans les années soixante, jusqu'à l'affirmation d'un rêve de jeunesse.

Mais après les petits-enfants du début, leur grand'mère ne quittera plus la scène. On la verra imposer son autorité à tous. Elle qui participa à des guerres au loin, on la tiendra pour morte ici; puis "ressuscitée miraculeusement", elle sera alors un être hors du commun, quasi surnaturel, pour son quartier avant de s'éteindre sur terre à 106 ans, devenant pour toujours étoile dans le ciel.

Entre rire, poésie et émotion: deux histoires de famille.

La passeuse d'armes marocaine a laissé un héritage moral et a fait que son petit-fils poursuive le combat à sa façon, en rappelant dans un spectacle (Gembloux, à la recherche de l'armée oubliée) le sort des tirailleurs marocains combattants en Belgique, en interprétant un imam dans un film (Les Barons) et généralement en prenant une place active dans la vie culturelle de son pays d'adoption.

Cette Saint Fatima est le pendant d'un autre personnage féminin venu d'ailleurs qui marqua la vie d'une enfant, une fillette cette fois, vu edans un autre monologue rétrospectif, une autre autobiographie: L'insoumise ou Scarlett O'Hara au pied du terril. Seule en scène, à l'Espace Magh, Jamila Drissi évoquait, elle, non plus sa grand'mère, mais sa mère.

Ces (fortes) femmes étaient toutes deux ferventes de westerns américains qu'elles regardaient à la télévision familiale.

Auraient-elles insufflé un désir d'aventure dans leurs progénitures?

Quoi qu'il en soit, hommage est ainsi rendu à ces "Mères Courage", femmes de tous pays, qui ont toujours su contre vents et marées, maintenir le cap en terra incognita.

 

Sainte Fatima de Molem (théâtre)

Johan Leman (opinion FOYER 40/  9 décembre 2009)

 

Un très beau solo de Ben Hamidou, molenbeekois très attaché à sa commune. Le co-auteur (la pièce est co-écrite par Gennaro Pitisci) nous parle de sa grand-mère. La pièce commence dans la maison du conteur, séparé de Clémence (avec qui, nous l'apprendrons plus tard, il était marié grâce à l'intervention de sa grand-mère) et qui veille ce soir sur ces deux enfants, un garçon et une fille. Suite à un coup de téléphone il semblerait que Clémence sortira ce soir avec Hassan, un ancien copain du conteur.

Ben Hamidou nous parle alors de son enfance avec sa grand mère, une femme berbère issue d'un bled dans le Rif, avec les tatouages typiques de l'époque, sa vie à la maison et à l'école... et la place qu'y tenait sa grand mère.

C'est l'histoire d'un enfant et de sa grand mère: l'histoire du très grand fossé entre les générations, fossé social et culturel, où l'enfant (le conteur) nous emmène à travers son imagination. La grand mère et l'enfant se retrouvent dans le monde des cow-boys: ils étaient les premiers cow-boys berbères des western-spaghetti.

Une formation à l'Académie de Bruxelles amènera le conteur à se détacher pour la première fois de Molenbeek et de sa grand mère: il atterit de l'autre côté du canal. C'est  durant sa formation que meurt sa grand mère, enfin... elle est mourante et déjà on parle de sa mort lorsque soudainement elle se ressaisit: l'erreur médicale devient un miracle.

Sa grand mère revient dans le quartier et est acclamée sainte, guérisseuse, miraculée, Sainte Fatima de Molem.

Les étudiants de l'Académie, à la recherche d'un sujet, en feront une pièce de théâtre.

 

Ensuite, après de nombreux petits jobs en tant qu'animateur au club Méditerranée, le conteur reviendra à Bruxelles... pour la mort (véritable) de sa grand mère, et il sera présent aussi lors de son enterrement dans son bled dans le Rif.

C'est un très beau on-man-show. Le conteur est certaienement éreinté à la fin de la pièce. L'effort demandé est énorme. Ce doit être épuisant. Mais Ben Hamidou est brillant. La pièce a aussi une véritable profondeur. Les écrivains ont été courageux dans leur critique de l'Islam, des religions en général, des propres traditions, des mythes concernant l'intégration, et pourtant ils demeurent à tous les coups respectueux des opinions de chacun... Après "Les Barons" voici une nouvelle explosion de la créativité artistique à Molem. Chaudement recommandé pour tous ceux qui veulent apprendre à mieux connaître Molenbeek et passer une agréable soirée.

 
 

Missing : Le théâtre est-il un péché à Saint-Josse ?

Article publié dans TRACeS de changements (dossier « Savoir écouter, savoir parler » – n°189 – janvier/février 2009)

Récemment, de nombreux spectateurs ont pu découvrir le dernier spectacle d’atelier réalisé par le Brocoli Théâtre avec des habitants de la plus petite commune bruxelloise. Comment des gens, si éloignés de la pratique théâtrale réussissent-ils à nous emmener dans la fiction qu’ils ont inventée ? Comment ces personnes issues de catégories sociales dites

« défavorisées » réussissent-elles à nous concerner avec leur spectacle sur les relations hommes/femmes ?

Créé au Théâtre Le Public, puis repris au Botanique et programmé au Festival des Libertés, le spectacle Missing semble nous inviter à réinterroger les vertus du théâtre lorsqu’il est conçu et interprété par des gens, des anonymes qui ne fréquentent pas les lieux culturels, mais décident de s’approprier une pratique artistique pour mieux avancer, comprendre et grandir.

La mise en jeu de la vraie vie

Le Brocoli Théâtre, comme les autres compagnies de Théâtre-Action, consacre une partie centrale, essentielle de ses activités à permettre à des artistes, des animateurs, d’aller vivre le théâtre avec les gens, là où ils se trouvent. Proposer à des groupes de personnes qui ne se rendent pas spontanément dans les lieux de création et de diffusion culturelle, de vivre avec des acteurs, des metteurs en scène professionnels, l’expérience d’une pratique artistique originale, nourrie de leur parole, de leurs préoccupations, de leurs témoignages : un travail qui aboutisse à la présentation publique d’une pièce jouée par eux-mêmes. Les aider à construire une parole, un discours, un objet, une forme artistique qui puissent exister, être partagés un jour avec un public.

Après tout, le théâtre repose sur le jeu, cette capacité inhérente à l’humain que nous avons tous largement utilisée pour nous préparer, alors que nous étions encore au nid, à affronter le monde le moment venu, lorsque nous aurions l’âge de voler de nos propres ailes. Permettre à des adultes de renouer avec le jeu, la mise en jeu de la vraie vie, est toujours une expérience qui nous grandit, avec eux, ces gens sortis de l’anonymat… Et nous nous demandons alors ce qui a bien pu faire que le théâtre soit la propriété des diplômés, des professionnels que nous sommes…

Le Brocoli Théâtre propose donc des créations originales destinées prioritairement aux publics qui ne se rendent pas spontanément dans les lieux culturels. La compagnie bruxelloise mène une recherche sur la théâtralité en réinterrogeant son rapport aux publics variés qu’elle rencontre via les milieux associatifs, les organismes socioculturels et les théâtres. Régulièrement invités à prendre la parole après les représentations, les spectateurs du Brocoli sont aussi invités à faire partie de groupes où ils sont à la fois auteurs et acteurs de spectacles qui leur donnent l’occasion de partager leurs points de vue sur notre société. Cela a permis de créer de nombreux spectacles issus d’ateliers, à Bruxelles et en Wallonie.

Des hommes et des femmes

Missing, notre dernier spectacle d’atelier, a été créé en septembre 2007 à Saint-Josse, suite à une demande de l’échevinat de la culture de travailler avec des habitants dans le cadre de la Politique des grandes villes. Aucune précision n’était été donnée quant à la thématique du projet, mais une condition avait attiré notre attention : nous étions obligés de travailler avec un groupe mixte… Travailler avec des hommes et des femmes nous paraissait tout naturel, mais les fonctionnaires de l’administration pensaient tout bonnement que c’était impossible. Et c’est là, au cœur de cette apparente impossibilité, qu’a germé l’idée de travailler sur les rapports hommes/femmes aujourd’hui à Saint-Josse. Réunir des personnes des deux sexes, les écouter, inventer avec eux une histoire, leur donner envie de jouer et enfin, rencontrer le public.

Et ce ne fut pas une mince affaire ! Dans un premier temps, deux groupes de parole « sexuellement séparés » furent réunis chaque semaine. Pendant trois mois, la parole des trente participants était enregistrée, retranscrite. Il suffisait de se laisser parler, de débattre sur les deux sexes. Ce qui les rapproche, ce qui les éloigne, le choc des cultures… Plus tard, un seul groupe mixte était mis en place dans le but de créer une histoire tirée de leurs témoignages, les exemples de la vraie vie sur le sujet. Un fait divers s’imposait, vu la force symbolique de son propos : une femme mystérieusement disparue depuis des années, recherchée par ses enfants. Tout le monde parle de sa grande beauté, de son intelligence, mais aussi de la belle-sœur, contrainte de prendre sa place pour s’occuper des enfants, sacrifiant sa vie au rôle d’une mère fonctionnelle.

De semaine en semaine, sous la direction des animateurs du Brocoli Théâtre, ces hommes et ces femmes découvrent le jeu théâtral, comme s’ils ressuscitaient la créativité de l’enfant qui sommeille en eux. Mais cette remise en vie a une odeur de tabou et beaucoup partiront, quitteront le groupe malgré leur enthousiasme. Écrasés par la pression sociale du quartier, de leur famille…

Le théâtre des impossibles

Entretemps, d’autres personnes avaient rejoint le groupe. Des nouveaux qui entendaient parler de ce passionnant projet et qui souhaitaient avant tout jouer un rôle dans le spectacle qui arrivait peu à peu dans la phase décisive de sa conception. Ces derniers candidats acteurs découvraient un chantier extraordinaire, s’étonnant de la disparition de ceux qui avaient apporté leur pierre à l’édifice. Des hommes et des femmes qui avaient vécu l’entièreté du parcours depuis le début, il ne restait que Hamid et Meryem. Bien décidés à porter le bébé à terme, jusqu’au public, cet homme d’origine marocaine assigné à résidence par la justice, et cette dame turque parlant à peine le français nous apparaissaient comme les véritables protagonistes de cet impossible projet. Et il fallait alors, avec eux qui avaient tout vécu depuis le tout début de cette aventure, choisir une voie, une direction dramaturgique qui déciderait de la forme de cette pièce à écrire. Et comme le théâtre est le lieu de tous les possibles, il fut décidé que Missing serait, dans une première partie, la narration de l’histoire de l’atelier lui-même par Meryem et Hamid, accompagnés par un chœur d’habitants qui les inciteraient, dans un second temps, à raconter l’histoire, la fiction qu’ils avaient inventée avec les autres, ceux qui étaient partis.

L’équipe du Brocoli Théâtre et les comédiens du spectacle Missing ont reçu le Prix « J’en Pince 2009 », décerné par Vie Féminine, dans le but de sensibiliser le grand public aux inégalités liées au sexisme.

Malgré les difficultés de la langue française pour ces deux-là, plus téméraires que jamais, la pièce fut écrite et créée en septembre 2007. Missing est le fruit d’un travail de fond. Il ne s’agit pas d’une expérience ponctuelle, mais bien d’une démarche permanente et d’un engagement politique. Cette aventure humaine, entre humour, tendresse et colère, semble nous parler de l’importance du dire et nous rappelle que tout ce qui nous parait impossible à changer dans ce bas monde doit être parlé, exploré, revisité.

"Missing", le théâtre des impossibles

La Libre Belgique - Stéphanie Bocart 11/09/2008

Le Brocoli théâtre présente la pièce "Missing", du 10 au 14 septembre, au Botanique. Sur scène, deux habitants de Saint-Josse, entourés d'un choeur. Ils livrent un texte fort mêlant réalité et fiction, humour et tragédie.

Dans la salle de l'Orangerie du Botanique, à Saint-Josse, les techniciens s'affairent. Il faut monter le décor, placer l'éclairage, vérifier le son et disposer les gradins qui accueilleront les spectateurs. Il ne reste plus que quelques heures avant le début du spectacle... Et comme souvent, "il y a du retard avant les répétitions de l'après-midi", soupire doucement Gennaro Pitisci, metteur en scène du Brocoli Théâtre. 

Un an après avoir présenté son spectacle "Missing" au theâtre Le Public, le Brocoli réitère l'aventure au Botanique cette fois, du 10 au 14 septembre. Sa particularité? "Nous faisons du théâtre-action dans sa forme originelle, explique Gennaro Pitisci. Ici, le théâtre n'est pas la propriété de diplômés ou de professionnels. Il s'ouvre à tous. Il permet de retrouver le plaisir du jeu, de retomber en enfance,... mais aussi d'avoir le droit de s'exprimer, de mieux comprendre la réalité du monde."

 

Ayant déjà collaboré avec la commune de Saint-Josse en 2004-2005 à l'écriture collective du spectacle "Le Parc", Gennaro Pitisci est à nouveau sollicité par la petite entité bruxelloise pour monter un projet de théâtre-action en concertation avec la population tennodoise et joué par celle-ci. Enthousiaste, Gennaro Pitisci accepte. "Aucune thématique n'était imposée, se rappelle-t-il. Mais dans la convention qui liait le Brocoli théâtre à la commune, il était spécifié que le projet devait être mixte". Epris de défis, Gennaro Pitisci décide alors d'opter pour la thématique du rapport entre les hommes et les femmes: "faire jouer des hommes et des femmes ensemble et non en groupe par groupe. Il s'agissait donc d'intégrer l'obligatoire, l'impossible et l'utopie de la mixité" commente-t-il.

 

Par l'entreprise d'associations de la commune qui dispensent des cours d'alphabétisation en français, Gennaro Pitisci fait connaître son projet aux Tenoodois. "Pendant trois mois ont été organisés des groupes de paroles d'hommes et de femmes. Les conversations étaient retranscrites et les animateurs échangeaient ce qui avait été dit dans chaque groupe. Se sont alors jetés à l'eau une trentaine de participants. Après l'été 2006, nous avons formé mixte. Il y a eu là un écrémage naturel important: il restait une douzaine de participants." De septembre à juin, chaque mardi après-midi, dans le cadre des cours de français, le petit groupe se retrouve et invente une histoire. "L'histoire est tirée d'un fait divers marocain qui, transformé, est devenu une rumeur : une femme mystérieusement disparue est recherchée par ses enfants", raconte le metteur en scène. La pièce trouve tout naturellement son nom Missing.

 

Deux téméraires

 

Peu à peu, le projet prend forme. Pourtant, peu avant la première représentation, "le groupe a fondu comme neige au soleil" se souvient Gennaro Pitisci. De la petite troupe, il ne restera que deux "rescapés" - "téméraires", insiste fièrement le metteur en scène : Meryem Abali Erol et Abdhelhamid Rahali Siha. La visite du théâtre Le Public a, en effet, eu raison de la grande majorité de comédiens amateurs. "La pression du quartier, des échéances, et la peur du jugement ont dissuadé nombre d'entre eux. C'est le propre du spectacle vivant de mettre le spectateur dans ce délicieux mélange d'inquiétude et de plaisir", estime Gennaro Pitisci. Pour Hamid : " Beaucoup n'ont pas osé monter sur scène. Mais, comme Meryem, j'ai eu la volonté de faire le projet, de le mener jusqu'au bout!"

 

Mise en abîme

 

Face aux vicissitudes du projet, Gennaro Pitisci et les deux comédiens décident de greffer la réalité sur la fiction: " Nous avons choisi de faire une mise en abîme dans le spectacle, de raconter comment se déroulaient les ateliers hebdomadaires", indique le metteur en scène.

 

De sa plume naît une pièce à texte. Mais le parcours est semé d'embûches : Meryem éprouve des difficultés à s'exprimer en français. Qu'à cela ne tienne : la jeune femme d'origine turque, installée en Belgique depuis 4 ans décuple ses efforts pour mémoriser et déclamer son texte.

 

D'un ton tantôt léger tantôt tragique, la pièce brasse les cultures, les religions, et les thématiques de l'égalité homme-femme, la condition féminine,... dans le décor de Saint-Josse, entité d'un kilomètre carré concentrant quelque 140 nationalités différentes. Seuls sur scène, Meryem et Hamid, entourés d'un choeur, jouent tous plusieurs et racontent une histoire, la leur, celle de tous les autres: "ce n'est pas juste du théâtre", lance Meryem. C'est la réalité".

 

L'éblouissement culturel

Anne Marie-Impe - Le Journal de Culture et Démocratie #19, Décembre 2008

 

Pour la première fois de ma vie, j’ai osé mettre ma photo sur mon CV, s’exclamait un jeune Africain, au lendemain de l’élection de Barack Obama. La scène se déroulait au Thé au Harem d’Archi Ahmed, un café-restaurant de Saint-Josse, lors d’une représentation de la pièce Missing, mise en scène et produite par le Brocoli Théâtre.

Ce soir-là, nous, le public, avons vécu des moments de pure magie. Ce spectacle était en effet l’aboutissement d’un travail de près de trois ans, entrepris à l’initiative de cette petite commune bruxelloise, et mené à bien par une compagnie de théâtre-action, avec la participation active des habitants. Pas les habitués des salles de spectacle. Non. Des volontaires recrutés dans des cours de français pour immigrés. Issus des quatre coins du monde, une trentaine d’entre eux acceptèrent de jouer le jeu. Un réel défi lorsqu’on sait que cette pièce à inventer, écrire, monter, jouer avait pour thème les relations hommes-femmes.

Dans un contexte culturel où la mixité reste taboue, les unes et les autres se réunirent séparément pendant 3 mois.

Chacun eu la parole. Et pose des questions à l’autre groupe par animateurs interposés. Rédigé par Gennaro Pitisci, le texte final de cette création collective évite les grands clichés, les prises de position à l’emporte-pièce et séduit par le sens de l’écoute dont il témoigne.

Lorsque les répétitions théâtrales mixtes commencèrent, les pressions sociales se firent pesantes. Certains n’avaient pas dit à leur famille qu’ils participaient à la création d’un spectacle ; laissant penser à leur entourage qu’ils se rendaient à leur cours de français. D’autres, surtout lorsqu’ils découvrirent la grande salle du théâtre Le Public, où devait se jouer la première de la pièce, eurent brusquement peur d’assumer une prise de parole en public. Tant et si bien que la trentaine de participants fondit comme neige au soleil. Seuls deux d’entre eux restèrent jusqu’au bout. Les deux acteurs principaux, qui jouent tous les rôles de la pièce, soutenus par un chœur d’une vingtaine de personnes, représentant ceux qui s’éclipsèrent au fur et à mesure.

Deux figures inouïes : Meryem, une jeune femme turque, ne parlant pas le français, mais qui a parfaitement appris son texte et le restitue avec un charisme et une présence sur scène extraordinaires. Et Hamid, venu assister aux répétitions bracelet électronique au pied, et qui n’a fait part aux autres membres du groupe de son statut de prisonnier que le jour où on lui a enlevé son moderne boulet. Évoqué lors du spectacle, je pensais que cet épisode faisait partie de la fiction théâtrale. Mais non. Nous étions en plein dans la réalité.

Cette pièce, qui mêle avec brio le récit de l’atelier et la fiction collectivement inventée, n’est-elle pas une illustration quasi parfaite – emblématique- du droit à l’épanouissement culturel de tous les citoyens, à commencer par les plus défavorisés, fragilisés, marginalisés ?

Elle a en effet permis à des personnes n’ayant jamais mis le pied dans un théâtre, non seulement d’assister au spectacle, mais aussi, pour certains d’y participer en tant qu’acteurs.

Missing illustre l’importance du dire et nous rappelle que tout ce qui paraît impossible à changer en ce monde peut être exprimé, revisité, transformé, souligne Gennaro Pitisci. Cette quête relève d’un engagement artistique et politique qui traduit notre fascination pour tout ce qui relie les hommes.

 

Gembloux: à la recherche de l'armée oubliée au KVS, à Bruxelles Salam, alleï, kom! "La guerre, c'est pas une rigolade" 

Laurent Ancion - Le Soir (24/02/2004)

Un spectacle bouleversant entre humour et rigueur historique. Sam Touzani et Ben Hamidou font revivre un épisode oublié de la guerre 40.

Jamais la Belgique et la France ne vous oublieront, avait déclaré le bourgmestre de Gembloux, en 1940. Tu parles. Qui se souvient encore des 2000 Marocains venus se battre en terre wallonne, au début de la Seconde Guerre mondiale? Quel manuel d'histoire raconte l'enrôlement souvent forcé de ces tirailleurs placés en première ligne? Et qui témoigne du carnage qu'a subi cette chaire à canon?

Ben Hamidou et Sam Touzani, comédiens belges d'origine marocaine, se sont eux-mêmes étonnés de ne rien savoir de ce pan de l'histoire, alors qu'ils savaient tout sur Vercingétorix ou Louis XIV. Intrigués par le récit d'un vieux buveur de thé dans un salon bruxellois, les deux hommes de théâtre ont décidé de reconstituter les faits. À leur façon, rigoureuse et... spectaculaire!

Aujourd'hui, au KVS, le Théâtre royal flamand logé au Bottelarij, ils jouent "Gembloux, à la recherche de l'armée oubliée" et réussissent un mariage réjouissant entre souci historique et légèreté humoristique.

À la première du spectacle, samedi soir à Molenbeek, il s'est produit un genre de petit miracle comme on en rêverait tous les jours : dans la salle, jeunes, vieux, Flamands, francophones, arabophones, berbères, toutes les communautés réunies, ont fait la fête au duo, avant que l'émotion ne culmine avec la montée en scène de deux anciens tirailleurs marocains venus de Bordeaux spécialement pour la soirée (on lira leur témoignage ci-dessous).

Au théâtre, tout miracle a sans doute son explication, et elle passe souvent par le travail. Pour écrire le spectacle, Ben Hamidou et Same Touzani n'ont pas compté leur besogne. Si Sam a mis en jeu son émotion personnelle, se souvenant que son père avait mis 30 ans à lui raconter sa participation à la bataille italienne de Monte Cassino, Ben s'est rendu dans le nord du Riff, cette région marocaine d'où provenaient la plupart des "volontaires", pour discuter avec les rares survivants du conflit. En chemin, des camarades artistiques rejoignent leur enthousiasme: Nacer Nafti à l'écriture; Gennaro Pitisci, du Brocoli Théâtre, à la mise en scène; Gaston Hénuzet et Musta Largo à la musique. Une belle histoire déjà...

En scène, elle va faire des merveilles. Les deux zèbres débarquent en courant, comme des humoristes bien chauffés. L'émotion réelle qui suivra n'en sera que plus forte. L'un est en jeans et en costard chic, l'autre aussi. On dirait des jumeaux. "Ouaaaiiiis, t'as vu, y a un vrai décor", se marre Sam Touzani en sautant de joie sur le vaste linoléum beige qui occupe tout l'espace.

Derrière eux, deux énormes blocs imitant le béton ferment la scène, suspendus à quelques centimètres du sol. Une menace? Un rappel des buildings urbains? Un mémorial peut-être? Ce sont les sous-titres néerlandophones qui s'y affichent - le spectacle est joué en français et en berbère. "Waah, des sous-titres, quelle technologie!", gueule Sam, tandis que les deux acteurs en profitent pour lire leurs premières répliques.

Très vite, le rire invite la rigueur à sa table. Volubiles à souhait, Ben et Sam racontent la naissance du spectacle : leur surprise face au vieil homme du salon de thé, leur envie furieuse d'en savoir plus, leurs rendez-vous hebdomadaires et la genèse de l'écriture.

En jouant cartes sur table, les deux comédiens nous mettent dans leur poche et nous emmènent, l'air de rien, sur une voie poétique que permet le théâtre: l'art du conte qui dévoile ce qui a été tout en ménageant une place à l'humour.

On découvre l'histoire de Moktar, venu des montagnes de Tazn'tem- "Mais non, pas Zaventem" - lâché aux autorités françaises par le caïd de sa région. Le jeune homme, qui allait jusqu'alors à pas de berger, prend la route de la Belgique, plein de crainte et d'espoir.

C'est son parcours que suivra le spectacle, parce qu'il vaut pour tous les tirailleurs (marocains, algériens, sénégalais, tunisiens et maliens) venus se battre chez nous. il y aura la (mauvaise) foi de Mohamed V, roi d'un Maroc sous protectorat français: "vous ne devez reculer devant aucun sacrifice". Il y aura l'accueil des autorités belges, tourné en dérision par Sam et Ben: "Salam, alleï, kom!"

En ligne de mire, c'est le ridicule de toute guerre que "Gembloux" veut souligner, et il y parvient avec une simplicité... désarmante.

Alliant données historiques (chiffres, dates, lieux) et clins d'oeil anecdotiques (une hilarante "Marseillaise" en berbère, une poignée de personnages bien croqués), Sam Touzani et Ben Hamidou maîtrisent un jeu aux codes clairs et efficaces, changeant de ton ou de chapitre d'un mouvement d'épaule, d'un bref repli vers l'arrière du plateau, d'un changement de faciès. Chacun reste fidèle à lui-même: Ben Hamidou en as du conte et du personnage farfelu, Sam Touzani en animateur et en roi de la tchatche.

Parfois, les leçons d'histoire ne suffisent pas, il faut montrer au monde la bêtise des hommes, lanceront-ils. Leur travail, artistique et politique, est de ce point de vue une leçon de théâtre.

Ils s’appellent Abdesslem Trebak et Michti Mohammed.

Le premier a 81 ans, l’autre 85. Sur la carte d’identité, rient-ils. En vrai, on ne sait pas. Tous deux ont participé à la bataille de Gembloux, en mai 1940. Samedi soir, sous leurs habits chics et leur fez, ils étaient à Molenbeek, pour la première du spectacle « Gembloux : à la recherche de l’armée oubliée ».

À la fin de la représentation, Ben Hamidou et Sam Touzani les ont invités à saluer avec eux et à prendre la parole. Pour nous, dans la salle, la rencontre est forte entre la fiction et la réalité. Pour les deux anciens tirailleurs, l’émotion n’est pas moindre. Aux coins des yeux, des larmes. Aux lèvres, un sourire irrésistible.

C’est la première fois que je parle de Gembloux en public, nous confiera Abdesslem Trebak. On ne lui avait jamais demandé. Au contraire. Les évènements furent plutôt étouffés, sans beaucoup de gratitude exprimée ni même d’indemnités sérieuses. Les faits ne sont pourtant pas anecdotiques.

En mai 40, l’invasion de la Belgique par l’armée nazie est fulgurante. Pour freiner cette avancée, la France dépêche des tirailleurs marocains entre Gembloux et Ernage, sur une vaste plaine agricole. Un front de 5km dont le seul obstacle sérieux est le profond remblai constitué par la ligne de chemin de fer Bruxelles-Namur. C’est là que se tiendront, pendant trois jours, les tirailleurs, pour la plupart des Berbères, enrôlés au Maroc sous le principe du protectorat français.

Plus de 2300 d’entre eux arriveront à Gembloux. Seuls cinquante d’entre eux survivront. Une véritable hécatombe.

Abdesslem Trebak se souvient du jour où il a été enrôlé de force. C’était en 1939. Il avait 17 ans.

J’habitais avec maman et papa. J’ai dû laisser les moutons et les vaches dans les champs, raconte-t-il en riant. Il se rembrunit et précise : J’avais été cherché du pétrole pour la lampe. En arrivant au marché, un soldat m’a poussé dans une voiture, sans rien m’expliquer. Je n’ai pas pu dire non, j’ai dû donner mon adresse puis signer au bas d’un papier. J’étais engagé. Mes parents ne savaient pas où j’étais parti. C’est beaucoup plus tard que quelqu’un leur a dit que j’étais dans l’armée.

Abdesslem combattra à Gembloux, puis continuera la guerre. Je n’ai pas pu dire non, répète-t-il, en sortant de sa poche un carnet militaire poli par le temps, où figurent les dates de son engagement et les commentaires de ses supérieurs. S’est fait remarquer pour son calme et sa bonne humeur sur une position particulièrement battue par le feu de l’ennemi, y lit-on notamment.

La guerre, c’est pas une rigolade, commente l’ancien tirailleur. C’est la misère. J’ai vu des amis morts. J’ai dû garder la tête haute. Je veux dire aux jeunes : attention, la guerre c’est violent, c’est difficile.

Hé, le spectacle, c’était de la bonne rigolade ! sourit-il en rangeant précieusement son carnet dans sa poche. Une des seules traces des faits. On compte peu d’ouvrages traitant des évènements. Des pistes s’esquissent : les historiens belges Franz Labarre et Raoul François ont signé « Gloire et sacrifice » ; à Bruxelles, le réalisateur Mourad Boucif (« Au-delà de Gibraltar ») prépare un documentaire sur le sujet.

Aujourd’hui, où sont les tirailleurs survivants ? Certains sont rentrés au Maroc. D’autres sont revenus en France, pour tenter de bénéficier des indemnités de guerre, comme les autres soldats français. Abdesslem Trebak et Michti Mohammed sont de ceux-là. Ils vivent à Bordeaux, dans un logement étroit, où ils reçoivent environ 700€ par mois. Oubliés de l’Histoire.

 

Les vertus du théâtre-action à Saint-Josse

Amhed Medhoune - Échevin de la Culture de Saint-Josse-ten-Noode

Il y a quelques années, la commune de Saint-Josse confiait la conception et la réalisation de « Missing » au Brocoli Théâtre.

Ce projet financé par la Politique des Grandes Villes avait plusieurs ambitions. Il s’agissait à la fois de contribuer à renforcer le lien social dans une commune marquée par la précarité et de traiter une question universelle : celle des rapports Hommes-Femmes.

La commune souhaitait également que ce projet soit participatif, avec et pour les habitants, accompagnés durant de nombreux mois par des professionnels des arts de la scène et du théâtre-action.

Le fait d’imposer la mixité de genre comme une condition a dans un premier temps freiné le bon déroulement du projet et la participation de ceux pour qui être ensemble, hommes et femmes réunis pour une même action, ne va pas de soi. Si l’on y ajoute les mille priorités de la vie qui font que beaucoup quittent le navire en cours de route, on prendra la mesure de l’ampleur des engagements et des déterminations qu’il aura fallu pour mener à bien ce projet. Que certains habitants aient pu surmonter leurs tabous, les pressions de leur milieu et les obstacles de la vie est déjà, en soi, une petite victoire. Créer une pièce qui retrace cela, en est une autre.

« Missing » est une production locale. Elle est made in Saint-Josse ! ses costumes, sa déco, sont made in Saint-Josse ! et tout cela a pris grâce aux talents des metteurs en valeur de l’équipe du Brocoli. Après plusieurs représentations au Public, au Botanique, à Flagey, dans le cadre du festival des libertés, « Missing » est devenu un morceau du patrimoine culturel de Saint-Josse et de son petit km².

Saint-Josse est la plus petite commune de Belgique : elle représente 1/167ème de Bruxelles ! Elle compte 24.000 habitants et 100.000 personnes par jour y sont présentes en fréquentant entre autres ses 500.000 mètres ² de bureaux ou ses 2500 chambres d’hôtel. Ses 153 nationalités en font un village planétaire.

Commune la plus jeune de Belgique, elle cumule aussi les handicaps : le plus fort taux de chômage  des femmes, la plus grande fracture numérique, le plus faible revenu moyen par habitant. Enfin, l’absence de disponibilité foncière accentue un peu plus l’ampleur des défis.

Saint-Josse est aujourd’hui un laboratoire du vivre ensemble grâce et malgré nos différences. Elle connaît de fortes exclusions vécues entre autres par un grand nombre de sans-papiers estimés à 2500 personnes.

Mais Saint- Josse connait aussi une forte inclusion notamment politique des publics issus de l’immigration largement présents au conseil et au collège communal.

Enfin, Saint-Josse, vieille commune bourgeoise, concentre sur son km² une offre exceptionnelle d’activités culturelles proposées par un très grand nombre d’institutions. Le Botanique, le Public, la Jazz Station, le Centre culturel Arabe, les Ateliers Mommen, le Musée Charlier, le Centre Rops, le centre Rosocha, l’Académie des Beaux-Arts, l’Académie de musique, la Bibliothèque, le Ten Nooye, le Parallax, le Théâtre de la Vie…

A posteriori, le recours des responsables politiques aux ressources du théâtre-action peut avoir plusieurs raisons. Tout d’abord, la culture de manière générale doit être considérée comme un levier de transformation de la société. Elle peut contribuer à déconstruire les stigmates. Le recours à un projet culturel pour déconstruire stéréotypes et les représentations Hommes-Femmes est souvent bien plus efficace que les discours scientifiques. Entre autres, parce que la langue de la culture est plus empreinte d’émotion.

« Missing » est une pièce engagée au sens premier du terme, au même titre que les « Monologues voilés ». Elle interroge les rapports Hommes-Femmes, les certitudes, les rôles, la domination masculine, la liberté ou le confinement… L’une des forces des propos de Missing tient sans doute à l’authenticité du matériau de la pièce : la vie et son quotidien, tels qu’ils sont vécus et joués par des hommes et des femmes qui pour certains sont des voisins. Tout cela fait de leur vie un théâtre et du théâtre de la vie. Un théâtre sans fiction. Ainsi, à la question posée par Meryem, pourquoi Hamid est-il resté aux répétitions ? Hamid répond « c’est la faute du juge ». Parce que dans la vrai vie, Hamid a fait de la prison. Avouer, dire et répéter cela plusieurs soirs et devant plus de deux mille personnes ne va pas de soi. Car cela nécessite de défaire le nœud socio-psychique de la honte.

Faire du théâtre avec les habitants dont beaucoup maîtrisent mal le français est aussi un exploit. Cette aventure aura incontestablement permis à certains d’apprivoiser la langue de Voltaire et parfois par des voies surprenantes. Ainsi, Meryem apprenait ses textes en écoutant des enregistrements.

Missing est un projet de proximité à vocation universelle. J’ai vu mes voisins, parfois mes proches, sur une scène de théâtre jouer si bien, parler si bien, provoquer des larmes et des rires, toujours des espoirs et de longs applaudissements enthousiastes et respectueux. Alors, toute la salle aurait pu dire d’une même bouche : nous sommes fiers de vous !

 

Petite soirée théâtre à Molenbeek

Kris Kaerts - PLOEF! Plus On Est de Fous...

Samedi dernier, j’ai assisté au spectacle Les Enfants de Dom Juan à la Maison des Cultures de Molenbeek.

À l’affiche : les complices Ben Hamidou et Sam Touzani, à nouveau réunis des années après le légendaire spectacle Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée…

Sam Touzani, dans le rôle d’un comédien provocateur doté d’une mission visant améliorer le « vivre ensemble » dans le quartier suite aux attentats de Bruxelles et Ben Hamidou, dans celui d’un concierge de théâtre, rendu fou par les situations rocambolesques auxquelles il est confronté.

 

Magnifique ! Un théâtre qui vous fait rire et pleurer à la fois. Une pièce magistrale!

 

Les Enfants de Dom Juan est un spectacle plein d’esprit, intègre, et constitue une recherche scénique. Pendant la représentation, le spectateur ressent tout ce qui a dû se passer en coulisses avec les acteurs.

La pièce arrive à établir un équilibre entre la suggestion et la liberté d’interprétation du spectateur, avec quelques punchlines bien senties…

 

Des hommes entre eux et un spectacle qui se termine par la musique The Time of the Gypsies, oui, voilà une séquence lourde en émotions dont j’ai dû me remettre.

 

Ce que l’on retient de ce spectacle : deux artistes avec leur metteur en scène Gennaro Pitisci qui, indépendamment d’un humour irrésistible, sont préoccupés par des questions telles que :

  • Comment se positionner en tant qu’artistes face au monde qui nous entoure ?

  • Quel est le rôle du théâtre dans ce chaos qu’est devenu le théâtre du monde en 2016 ?

 

Ce questionnement eu lieu à Molenbeek, depuis le quartier dans lequel les deux comédiens ont eux-mêmes grandi. Dans cette commune qui a à la fois changé avec les attentats et en même temps est restée la même, ou qui n’a pas changé assez vite… De quoi vous clouer sur votre siège.

 

La salle était pleine. Remplie de molenbeekois mais aussi de curieux qui n’habitent pas la commune. Autre chose importante à relever du point de vue du spectateur : la curiosité pour la particularité de Molenbeek.

Les molenbeekois souffrent parfois d’un manque d’orgueil, dans le sens positif, disons d’un « Dikkenek » bruxellois.

Ce dont Molenbeek a tant besoin et qui a été négligé pendant tant d’années, ce sont des endroits où les molenbeekois et les non-molenbeekois peuvent créer et construire un socle commun. Que ce soit un théâtre, une salle de fêtes, une école de cirque, un jardin bio ou un café.

 

J’ai assisté à la représentation par amour du théâtre mais aussi par solidarité.

J’avais lu dans la presse qu’il existait une sorte de sabotage silencieux à l’égard de la pièce à Molenbeek. Cela m’a été confirmé par Ben Hamidou après le spectacle.  Il ne faut pas sous-estimer cela. Je refuse de participer à une sorte d’omerta qui tairait des choses qui existent vraiment ou se disent à Molenbeek et qui sont intolérables.

J’ai horreur de l’attitude des politiques socio-culturelles ou des travailleurs sociaux qui considèrent Molenbeek come un atelier protégé dont on ne peut dire que du bien.

 

En tous les cas, il s’est avéré ce soir-là que j’étais sur liste d’attente  par manque de places !

 

Une petite soirée théâtre à Molenbeek. Cette phrase est déjà elle-même lourde de sens. Il n’y a d’ailleurs qu’un seul endroit à Molenbeek où on peut montrer une pièce de théâtre de qualité et jouée par des professionnels : la Maison des Cultures et de la Cohésion sociale.

La présence d’un tel lieu est d’une importance primordiale. Et pourtant nous pouvons nous poser la question : n’est-ce pas trop peu ? Un seul petit théâtre avec une capacité d’à peine deux cents places assises dans une commune de cent mille habitants (chiffre officiel !) quand la zone de l’autre côté du canal grouille de théâtres ?


Quand j’entends par exemple Guy Gypens, du Kaaitheater, dire à l’occasion de la dernière édition du festival  Burning ice  « qu’il n’y a jamais eux d’art aussi radical », j’ouvre de grands yeux.
Quand j’entends annoncer qu’en ces temps d’austérité, ce même Kaaitheater s’étend parce qu’on lui a promis les moyens, je pense à ce qui se passe de l’autre côté du canal, avec la gentrification de la zone-canal, ce processus qui ne prend pas en compte les besoins des résidents et ne reconnaît pas leur réalité.


Je passe beaucoup de temps à Molenbeek ces derniers temps. Et dans ses cafés. Quoiqu’il faille encore beaucoup chercher aujourd’hui pour y trouver un café qui vend de l’alcool.

Je réalise un documentaire sur les familles tenancières d’un café et leurs clients. J’écoute les récits des Molenbeekois qui ont vu leur commune changer depuis leur arrivée dans les années 60-70.

Un vieil homme sage m’a fait la leçon il y a peu : « le problème, c’est l’éducation, Kris.

Combien de bonnes écoles y a-t-il à Molenbeek ? Combien de librairies connais-tu ? Combien de magasins de journaux ? Combien de cinémas et de théâtre ?  Il n’y a même pas de distributeurs d’argent automatiques ! Quel résultat attends-tu ? Tu livres l’espace aux obscurantistes et tu atterris au Moyen-âge ! » 

 

S’il est déjà allé prier dans une mosquée ? « Oh oui, il y a des années. Le jour où j’ai entendu un prédicateur invité raconter que la destruction des statues de Bouddha en Afghanistan était une bonne chose, je me suis levé et je suis allé boire une bière. Je me disais : je suis ici parmi une bande de sauvages ! »

Et là, je rebondis sur la question: qui ici tente de saboter les représentations de deux constructeurs de ponts talentueux dont les racines plongent dans la communauté molenbeekoise?

Personne n’est venu le revendiquer.

On ne peut pas accepter cet état de fait comme un photographe de guerre qui dirait : « c’en est fini pour moi ici », laissant s’installer une monoculture dangereuse avec des relents islamo-fascistes. Il ne faut pas minimiser de telles voix. Nous devons regarder les bons côtés de Molenbeek et aussi les moins bons et surtout réaliser que Molenbeek est une commune de 100.000 habitants qui a toujours été une commune de transit,  où les plus pauvres de la ville s’installent. Nous ne pouvons pas la juger trop vite ou penser que nous l’avons comprise.

Des gens incroyablement authentiques y habitent et il s’y passe aussi des choses fantastiques. Et parmi eux, certains sont fiers d’être molenbeekois sans pour autant refuser l’autocritique.

Nous devons surtout rester curieux et applaudir ces gens qui osent lever la voix, comme je l’ai vu ce samedi soir, à la Maison des Cultures.

 

Qui veut la peau des Enfants de Dom Juan ?

Catherine Haxhe - ESPACE de libertés (Mensuel du Centre d'Action Laïque) Septembre 2018

Gennaro Pitisci et Sam Touzani signent pour le Brocoli Théâtre un texte subversif, irrévérencieux et drôle, qui fait exploser les frontières des ghettos et embrasse les valeurs de la laïcité. En juin dernier, nous avons suivi les terribles enfants sur la scène et dans les coulisses de l’Espace Magh.

 

« Nous sommes tous si différents ! Ha bon ? En êtes-vous si sûrs ? Ne pourrions-nous pas, malgré les apparences, être frères et soeurs ? Prenez Nordine et Pierre, par exemple, des prénoms pareils, ça peut cohabiter, se croiser tous les jours dans le quartier ou au travail, mais le soir, chacun rentre chez soi et retrouve son dialecte le plus intime, celui qu’on ne partage qu’avec les siens. Et pourtant... » Voilà la trame du magnifique spectacle Les Enfants de Dom Juan.

 

La pièce s’ouvre sur la déception de Nordine (Ben Hamidou), concierge d’un théâtre situé dans un quartier populaire de la ville, interdit de vacances familiales au Maroc par un directeur qui menace de le licencier. Il va non seulement devoir rester à Bruxelles mais il sera également chargé d’accueillir un artiste dont il va partager le quotidien pendant un mois. Il s’agit de Pierre (Sam Touzani), comédien nomade qui prépare un spectacle pour les gens du quartier traumatisés par les attentats. Obsédé par le personnage de Dom Juan, Pierre tente de révéler à Nordine qu’ils sont en réalité frères et pas seulement en humanité.

 

Affrontements fraternels

 

« L’idée de s’inspirer du mythe de Dom Juan est née durant la longue diffusion du spectacle Gembloux, à la recherche de l’armée oubliée, créé en 2004 au KVS par le Brocoli théâtre »,précise Gennaro Pitisci, metteur en scène. « C’était la première fois que Sam et Ben jouaient ensemble. Vous savez, Ben est resté dans le quartier historique de Molenbeek où il a grandi. À l’époque (en 2005), il n’avait pas honte de dire qu’il était comme « marqué au fer rouge de l’appartenance » ».

Sam, lui, a quitté Molenbeek il y a longtemps. C’est un garçon qui n’a pas la langue dans sa poche. Pendant la création et les tournées du spectacle Gembloux, de 2003 à 2012, ils ont beaucoup discuté et je m’amusais de leurs petits affrontements quotidiens et fraternels. Ces joyeuses joutes verbales étaient assez révélatrices des tensions que vivent les personnes issues des récentes immigrations, et ça renvoyait aux scène de Molière, celles qui voient s’opposer le contestataire Dom Juan à son valet, le soumis Sganarelle.

 

Du script à la scène

 

« C’était un merveilleux fil rouge pour un spectacle », confie Sam Touzani. « Avec Gennaro Pitisci et Nacer Nafti, on s’est rapidement mis au travail en commençant par s’intéresser au mythe de Dom Juan, le subversif, l’athée jeté aux enfers. Mais à un moment donné, Ben s’est senti coincé, il ne se sentait pas prêt à dire sur scène et devant la communauté ce qu’on écrivait. Son personnage dans le spectacle s’adresse d’ailleurs à son fils de cette façon : «  tu peux penser ce que tu veux mais pourquoi tu le dis devant tout le monde ? » »

Ce n’est qu’en 2015 que Ben Hamidou, bouleversé par les évolutions inquiétantes d’une partie de sa communauté, mais aussi effrayé par les différents attentats islamistes, décide de revenir vers Sam et Gennaro et de relancer le projet. Sam Touzani, étonné et ravi, accepte de le suivre. Le travail de création reprend donc avec l’appui de la Maison des cultures et de la cohésion sociale de Molenbeek, située au coeur du centre historique qui a vu grandir les deux artistes.

 

La pièce est assez mal accueillie par la communauté à ses débuts mais au fil des représentations, elle réussit finalement à se faire une place de choix au sein des programmes d’écoles : ainsi se multiplient les matinées scolaires nourries par les échanges entre Sam, Ben et les jeunes de tous horizons à l’issue de la représentation. Nos deux comédiens tombent les masques, sur ce qui les a construits humainement, ils se moquent tendrement de leur enchevêtrement de racines belgo-marocaines, ils sont finalement comme nous tous, frères en humanité. Et nous rappellent que pour vivre ensemble, il faut que les convergences prennent le dessus sur les divergences.

 
 

La Chronique de Paul Hermant 

RTBF - 12/2009

Pas d'émission de chronique hier, c'était une spéciale Copenhague, et on a fait le compte du coût en CO2 de ces deux minutes trente d'acquis du passé.

Pas simple à faire. Mais enfin, on a renoncé. C'est comme pour les banques dont je vous parlais la semaine dernière qui en finançant des projets polluants émettent plus de C02 que l'aviation, par exemple : c'est qu'en toutes choses, il nous faut traiter des effets collatéraux et allez imaginer qu'à cause de cette chronique certains ratent leur bus et doivent prendre leur voiture En début de sommet, on l'aurait eu mauvaise.

Et si Albert Camus avait été chef de rédaction à Matin Première, il n'aurait sans doute pas fait autrement, qui savait remonter le fil des conséquences et descendre la corde des effets. Il est question de mettre Camus au Panthéon, vous avez entendu cela, c'est une nouvelle proposition du président français qui excelle décidément dans la diversion symbolique, on peut mettre en route le débat sur l'identité et imaginer le cercueil de Camus remonter la rue Soufflot vers la Place des Grands hommes, mais en fait c'est la même chose : de toute façon nous sommes toujours en pleine guerre d'Algérie, il y a des minarets partout sous ces questions-là, c'est miné, n'y posez pas le pied.

Je ne sais pas si vous avez jamais visité le Panthéon, Pascal, mais c'est aussi assez haut et pas mal imposant, c'est une ancienne église devenue républicaine, comme quoi il y a de l'avenir pour l'architecture religieuse. C'est dans ce cimetière de pierre que la France aime aller enfouir les ossements de ces "gendelettres" ou hommes de sciences, c'est le refuge de son identité rêvée.

La France a besoin d'enterrer et de décorer. C'est comme ça. Et parfois c'est la même chose, il y a quelque jours, le président Sarkozy décernait la légion d'honneur à Dany Boon, vous savez, l'homme des Chtis. Il lui a dit : "Vous êtes fils d'un Kabyle, marié à une catholique picarde, d'un boxeur devenu chauffeur routier à Armentières. Bon, ça commençait pas terrible, il faut bien reconnaître les choses. () Puis il a enchaîné : "Vous aviez déjà choisi la fiction contre la réalité en préférant le nom de Dany Boon au très joli nom, le vrai, Daniel Hamidou. Bon, ça s'aggravait de plus en plus. Je peux me permettre, moi c'est Sarkozy. Mais Hamidou, quand même, allez faire une carrière avec ça. »

C'est précisément ce que fait Ben Hamidou, avec ça. Une carrière. Avec ce très joli nom-là, Hamidou. Ce comédien molenbeekois qu'on a vu dernièrement dans "Les Barons" propose ces jours-ci son premier one-man-show.

Sur sa grand-mère kabyle débarquée dans les années 60 à Molenbeek : ça s'appelle "Sainte Fatima de Molem" et il faut y courir. Vous pensez que ça parle d'immigration mais en fait, ça répond à la célèbre question "comment peut-on être belge". Ah, Pascal, que vienne vite le débat sur l'identité postnationale. Allez belle journée et puis aussi bonne chance.

 
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